La chute du jour… (suite : 26 à 30) par Emmanuel M. Simard…

(Suite…)

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26.

Ils courent sur le tapis créosoté de la forêt. Ennuitée par une brume noire onctueuse. Le fils retient l’horloge à l’intérieur de sa chemise tout en alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecguidant la mère et son enfant qu’elle porte en son sein. Les yeux chignent encore. Mais le grognement du feu enterre les sons de la douleur. Le fils la tient d’une main. Évite les arbres écorcés. Les carcasses carbonisées des moutons.

— La rivière Médéric… Vite !

Ils fêlent le décor par leur course. Le bébé sanglote. Épuisé. Il émet de courts hoquets.

Le fils se retourne afin de prendre état de la mère et de l’enfant. Une roche obstrue son pied. S’enfarge. S’affale.

Il entend la déchirure de sa chemise. Il entend l’horloge s’en échapper. Embrasser le sol.

— Médéric ?… Ça va ?…

Elle le tire pour qu’il se relève. Sa main insiste. Mais le fils reste échoué par terre. Près de son horloge. La vitre craquée. Le boîtier fendu.

— Médéric !… Vite !… Relève-toi !…

À peine les doigts frôlent le bois de l’objet. À peine comprend-il ce qu’il vient de se passer. Que la mère le remet sur pied et l’expédie au-devant d’elle.

— La rivière !… Dépêche-toi !…

Ses harangues se perdent dans la pierre. Le fils les esquive. Et observe l’objet qui se disside de lui. Choisissant le repos éternel. Parmi la broussaille incendiée et les pierres incandescentes. Le fils reprend la tête. La boucane enveloppe l’horloge.

27.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecLe bord rocailleux les pousse près du lit de la rivière. La mère avance à tatillon. Le fils dévisage le courant. Dans sa poche il palpe le ruban ocre. La mère s’immobilise. Le cherche d’un regard inexistant.

— Médéric ! Viens… Vite !

Ses rétines propulsent la scène. Les tourbillons. Les poumons qui boivent. Et son corps pubescent en bataille contre les tréfonds.

Le brasier explose. La chemise prend feu. Le dos est crinière rougissante. Les mollets les cuisses pénètrent de furie l’eau froide. Il se lance à l’eau. La mère reste plantée là. La voix s’enroue. S’affole.

— Médéric… Médéric… T’es où ?…

Éteint il nage jusqu’à elle. Attrape sa main. D’un pas insécure elle le suit. Et l’eau dévore les épaules. Le courant est agité. Les remous d’un ocre tomenteux érodent les racines à découvert des aulnes penchés sur la rivière. Le fils saisit le bras de la mère et l’accroche à une branche. Il fait de même. Ils se tiennent en équilibre. Ballottés par le souffle de la rivière.

De temps en temps le fils arrose la mère et l’enfant et lui-même. Surtout les cheveux et les parties qui dépassent parfois de l’eau. Il surveille les feuilles embrasées tombant du ciel. Parfois il immerge sa tête entière. Parfois il tapote la tignasse tourbeuse de la mère tentant d’étouffer les tisons.

Maintenant derrière eux il contemple la nature maigrir sur de sourdes et troublantes psalmodies colorée d’un vermillon pris en galops éperdus.

28.

Elle tient le bébé dans ses bras. Qui commencent à trembler. L’enfant est une pierre soudée à son poitrail. Ses pleurs se distancent.

Le fils ne les voit presque plus tellement l’épaisse fumée noire absorbe tout. Il lui touche l’épaule pour indiquer qu’il est toujours présent. La mère allonge sa main libre vers son visage. Les doigts le supplient de parler. De grogner ou de gémir. Elle effleure la peau sale. Encrassée. Devine les pourtours. Les pommettes saillantes hautes dans la figure. Le nez qu’elle coince entre son pouce et son index. Doux flottement de l’air et du temps. La mère ne voit nulle part. Elle regarde la surface de ses paupières. Le fils les ferme lui aussi. Les caresses effacent les feux flottants.

L’index se rend ensuite à la lèvre supérieure. Elle en redessine les contours. L’inférieur également. Ses petits crayons boudinés vont au menton. Remontent par le chemin des mâchoires vers les oreilles de choux-fleurs. Enfourche les dents de sa main dans les boucles. Elle sent sur sa peau certains filaments brûlés. Durs comme des fusains.

— Quelqu’un a dit dans la cave à patates que c’était de notre faute…

Elle fourrage la tête.

— Qu’on priait mal le Bon Dieu… Qu’on faisait trop de folies… Ils pensent que Dieu veut nous punir ?

Elle touche le front. Plissé de fatigue.

— Punir… punir de quoi… d’être des Hommes… Notre seul péché si tu veux savoir… c’est qu’on parle trop des fois…

Elle ricane.

— Et c’est moi qui dis ça…

Les mains sont douces sur sa peau.

— J’aimerais que ces gens t’aient vu aller aujourd’hui mon garçon…

Elle plaque un baiser sur son pouce et l’imprime sur sa joue.

— Merci…

29.

Le jour s’enfuit. La noirceur efface les silhouettes. Toutes ensevelies sous les lourds charbons flottants. Nuit sans lune. La mère somnole. Le fils s’accroche plus fort à la branche.

Le calme reprend la parole sur les terres qui se reposent. Le grand feu est maintenant maigre. Des tisons brillent encore dans la forêt. Comme des clins d’œil de la nature.

Le fils entend la rivière se remettre en musique.

Dans l’abîme saccagé un arbre s’échoue sur le sol. Le boucan réveille la mère. Elle ne sent plus son bras. Elle le frictionne de l’autre. Celui accroché à la branche. Sa tête se crispe de douleur.

— Médéric… je sens plus mon bras… Médéric…

Et la main bifurque vers l’enfant. Et la main constate le terrible. L’enfant ne bouge plus. Son thorax ne se gonfle plus. Il est gelé. Par endroits un bleu foncé a pris d’assaut les bras les jambes. La mère arrache un hurlement perçant du fond de sa gorge enrouée. Elle tousse. La morve fuse des narines. Elle crie.

Les lèvres bleuies du fils veulent dire. Veulent conforter. Mais elles bloquent. Devant l’horreur. Il tente de la prendre dans ses bras. La mère se débat. Elle garde fusionné à elle le corps inerte. Elle ne veut rien entendre. Le fils y va d’une autre tentative. Elle s’éloigne. Brusque enragée. Et elle perd pied sur une roche huileuse tapissant le fond de la rivière. Le fils nage vers elle. L’eau froide l’ankylose. Le courant la mange elle et l’enfant.

Le fils sanglote. Étouffe la crise. Les bombes du dedans. Le poing refermé en boule vient cogner le crâne impuissant. Le temps se recueille. Et le fils fait demi-tour. Grimpe aux abords de la rivière. S’extirpe en rampant. La force le lâche. Son ventre vient dormir sur le lit de cendres.

30.

Médéric marche à travers la fumée. À travers la forêt étique. Brisée de morsure. Au loin il aperçoit un roc. Il s’approche. Ses pas traînent sur le sol.

Dans le roc une cavité. Il entre.

Ses mains longent les parois encore chaudes. Ses yeux s’habituent peu à peu à la pénombre. Médéric avance encore. Lentement. Il remarque alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecsur le sol des restes humains. À moitié calcinés. Il les scrute. Les yeux égarés. Figés sur les os et les lambeaux de chair. Médéric détourne le regard. Et sort.

À la sortie il rencontre à quelques mètres de lui un orignal. Les bois qui se faufilent entre les branches. Médéric remarque que son poil dégueule une pluie d’eau sale. Il sort de la rivière.

Les yeux noirs s’amarrent aux siens. Ils s’observent un moment. Et l’orignal tourne la tête. Il regarde au loin. Il continue sa marche.

Médéric observe à son tour le paysage désolé. Il plonge dans sa poche pour en ressortir le ruban de sa sœur. Et l’attache à une branche et le fixe.

— M… M… Mer….ci…

Il le touche encore. Et quitte les lieux. S’enfonce dans les bois.

FIN

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