Emmanuel M Simard : La chute du jour… (suite : 21 à 25)

La chute du jour, par Emmanuel Simard…

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21.La mère et le fils observent des bouts de peaux jaunies tomber. Poussées par les crachats de vents et la maigre averse. Qui couvent la terre. alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecComme un pesant manteau. Des relents de soufre incrustent les fibres de bois des maisons. La mère tend la main vers les épaules du fils. Le toise du regard. Il ne bouge pas. Ses yeux inquiets demeurent fixés sur le rideau ocre qui flotte devant lui.

Perçant les rayons de l’aube la mantelure citrine recouvrant une partie du sol semble haleter. Naître et mourir aussitôt. Le jour et la nuit se chevauchant en une succession lapidaire de lumières et de ténèbres. La pluie jaune cesse. Mais maraude encore les toits. La mère se retourne. Attaque de sa prunelle le crucifix ornant le cadre de la porte d’entrée. Les hommes eux transpercent l’haleine poisseuse et coupent vers les champs à l’orée des bois préparer des feux abattis.

22.

Le feu erre. Le feu se lamente. Le feu explore lui aussi toutes les contrées possibles. Il avance. Déchiquetant les ciels de dizaines de fumerons. Remplaçant la volupté des nuages. Le feu est nuit. Et arrive comme des alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecballes. Retenant le paysage dans ses nombreux jupons d’ombres. Et là des milliers de couleuvres appliquées et besogneuses. Sifflant la sève bouillante des arbres. Cri éternel fusant des fourrés des clairières des marais asséchés. Fanatiques et enragées les flammes cautérisent de fausses blessures. Elles tirent les langues sur la verdure et à la mort qu’elles fabriquent elles-mêmes désormais.

Le fils voit une partie du toit écroulé. Il ne voit pas sa mère dans la chambre. Les flammes édentent les murs et cassent les vitres. Le fils secoue la tête d’effroi. Il s’avance près de la cuisine ennoircie. Au ciel il remarque les nuages opaques occupant tout l’espace. Ses pieds tâtonnent le sol. Ses pupilles s’habituent aux ténèbres.

Il la découvre face contre terre.

Un morceau de charpente émietté sur l’échine. Le visage ébloui par le sang. Qui coule parmi la suie des oreilles. Des narines. Des yeux. Le fils a un hoquet. Ses paupières s’écarquillent et dorment un instant. D’un sommeil éclaté. Le temps s’enfourne lentement à l’intérieur du brasier vorace avalant la maison.

Et une foudre orange l’écarte de la scène. Reculant d’un pas il remarque sur le mur latéral toujours debout l’horloge du père. Ensorcelé. Il va vers l’objet intact. Le décroche. Et l’installe contre son abdomen. Caché par sa chemise.  Il fait demi-tour et passe la porte. S’éjecte dans la forêt embraisée.

23.

Le mouton s’égosille dans la forêt crevée de grondements sourds. La motte de laine échevelée se faufile entre deux branches. Elle crame sur son dos alors que la vie le traverse toujours. L’animal paniqué et aveuglé par les flammes percute une pierre. Le fils l’aperçoit expirer ses derniers bêlements. Contre le sol et les roches anthracite. Lacérés de runes sauvages produites de suie.

Sur ses vêtements il sent la chaleur. La brûlure latente. Ses chaussures de babiche forment une route à travers le volcan enragé. Et la terre tremble sous l’agitation torrentueuse des flammes. Ses pas se pointillent. Passent entre les centaines de minarets verts peuplant autrefois une forêt dense et froide et belle.

Un homme sort d’un épais nuage de fumée. Surprend le fils. Court vers lui. Terrorisé. Une boule de feu remplace ses cheveux. Les vêtements brûlent aussi. Dans ce tumulte orangé le fils perçoit l’odeur de chair cramée. Qui se dégage de l’homme. Du dos arraché d’ignescence.

L’homme hurle quémandant de l’aide. Se jette sur le fils tombant sous son impact. Une bouillie violente s’éparpille de la bouche de l’homme. Le fils se secoue pour sortir de l’étreinte gênante. L’homme est lourd. Lourd de mort. Et son regard tombe sur une pierre. Il la rejoint étirant son bras. Les doigts la touchent à peine. Les cris de l’homme continuent d’araser l’ouïe du fils distinguant maintenant que de faibles grondements. Qu’une bouche qui s’ouvre et qui se referme. Il étire une fois de plus son bras envers la pierre. Il s’étire jusqu’à disloquer son épaule. Et la touche et l’arrache du sol et la fait naître au creux de sa paume sec. Il frappe. Deux fois. À la tempe.

Il le fait rouler sur le côté. Se sauve plus loin. Ne prend pas le temps de regarder derrière. En chemin il tâte l’horloge. Les bouts de doigts disent qu’elle tient toujours bon.

24.

Les images saintes le vissent sur place. Il les remarque de loin. Plaquées à la porte de la maison. Imprimées sur deux petits morceaux d’étoffe noire. Deux autres siègent aux fenêtres. Attachées par des rubans de coton. Ici le feu est calme. Il ronge lentement. Il se délecte. Contigu à la maison la cave à patates égare des pleurs d’enfants. Le fils approche aux abords de la porte. Il remarque un autre scapulaire accroché à sa poignée. Cousu sur le tissu dentelé une image de Jésus portant sur sa main un cœur luminescent. En dessous de l’image le fils lit une inscription.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecCOR JESU

MISERERE NOBIS

Il ne sait pas ce que cela veut dire. Il entrouvre la porte. Et découvre dans la pénombre une douzaine de personnes assises par terre. Une femme apeurée l’aperçoit. Et lui crie de rentrer. Ce qu’il fait derechef. La femme l’ausculte. Vérifie s’il est brûlé.

— Ne t’en fais pas… T’es en sécurité ici… Jésus nous protège…

Elle remarque au toucher la bosse à l’intérieur de sa chemisette. Elle déboutonne le vêtement. Découvre l’horloge. Intriguée elle la dépose près de lui. Il fait non de la tête et la reprend dans ses bras.

— Où est ta mère ?… Ton père ?…

Le fils est muet. Il tourne la tête. Étudie l’endroit.

Sur chaque côté de la cave des centaines de patates pourrissantes dans des paniers faits de lattes de bois. Au fond de la pièce une femme allaite son bébé. Il remarque le sein affaissé et le visage tortillé de fatigue. Le bébé semble calme. Trois hommes à genoux prient dans un coin. Assistés d’un curé. Éparpillés sur le plancher des enfants larmoyants sales de suie étreints par leurs pères et mères. Il revient à la femme qui l’étreint à son tour.

— Comment t’appelles-tu mon enfant ?

Il ne répond rien. Le curé fait un signe de croix et se relève de sa génuflexion. Il vient au fils.

— Il va bien ?

— Oui… mais il parle pas… Je lui pose des questions mais il répond rien… Vous le connaissez Monsieur le curé ?

Tout en l’observant la main s’écroue à la tête emmêlant les cheveux du fils. Il efface les larmes séchées et la boue sur la figure.

— Bien sûr que je le connais… C’est Médéric… Médéric à Marcellin Gagnon…

Il fixe le fils.

— Médéric ?… Médéric ?… Réponds-moi…

Le fils s’efface à l’intérieur du cadran de l’horloge. Sur ses aiguilles noires. Fixées désormais à quinze heures.

— Il doit être sous le choc ce pauvre enfant… Faites-le assoir… Donnez-lui un peu d’eau… Il doit en rester dans la cruche…

La femme s’exécute. Le fils garde près de lui l’horloge comme la mère donnant à boire à son enfant. La femme s’amène avec de l’eau qu’il boit en petits traits. Tous l’observent. D’un œil éclaboussant de compassion. Lui fixe la mère et l’enfant.

25.

Tout bas. À peine perceptible. Un homme parle à un autre.

— Mon cheval s’est cambré… j’ai essayé de le tirer vers moi mais la seule chose à quoi il pensait… c’était de partir au galop… le feu lui faisait assez peur… je l’ai traîné avec moi un bout…mais j’ai ben vu qu’il souffrait… le feu était pris après ses flancs… y’a donné un dernier coup… pis j’ai lâché la corde… je pouvais pas le laisser souffrir de même… Il est parti se perdre dans le fin fond des bois… C’était une belle bête…

Les deux hommes méditent.

— As-tu vu Josaphat ?

— Non…

Le fils les regarde discuter.

Une vieille femme égraine un chapelet. Son tablier toujours collé  à son ventre gonflé. Flasque. Ses lèvres gigotent la prière en murmures alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecindistincts. Le fils remue son regard vers une autre femme qui s’applique sur les bras et sur le visage une purée nauséabonde provenant des patates avariées. La mère à l’enfant le fixe. Lui sourit. Elle ne nourrit plus son bébé. Il dort maintenant dans ses épais langes. D’une main elle fait signe qu’il vienne la retrouver. Il détourne le regard. Et s’enfonce dans les paniers à patates.

Près de lui une fillette pleure dans les bras d’un garçon plus vieux. Il encastre sa tête dans ses bras croisés appuyés sur ses genoux. Adjacent à l’entrée un jeune homme se met à tousser. Traversant les interstices de la porte la fumée s’infiltre dans la cave.

— Le feu… le feu…

— Faut sortir !…

Le jeune homme en panique ouvre la porte et s’expulse dehors. Emboucanant de ce fait la pièce entière. Les gens se lèvent de terre et s’emportent vers l’unique sortie. La mère à l’enfant suit le courant. Le bébé hurlant. S’étouffant. Crachant. Le fils s’extirpe du plancher. Glisse dans ses poches de pantalon une demi-douzaine de patates. La mère le prend par l’épaule et enfourne son visage sans sa robe. Ses pupilles intoxiquées vomissent des larmes enfumées. Elle passe le bébé au fils.

— Allez sort Médéric… Reste près… Je te rejoins…

Le fils grimpe les trois échelons de l’escalier menant à l’extérieur. Il se réfugie tout près de la trappe avec le bébé enrubanné dans sa chemise. Collé à l’horloge. Il écrase une patate et graisse le visage de l’enfant.

La mère monte. À sa sortie un courant d’air violent nourrit l’arrogance du feu. Et décuple les flammes explosant sur sa pleine figure. Le fils va vers elle. Déplante son corps à moitié dans la trappe. Elle beugle. Déjecte ses souffrances. Sa frayeur.

— Mon bébé… mon bébé…

Le fils lui tend l’enfant qu’elle serre contre elle.

Le visage est lambeaux. Chairs violacées. Le fils met en purée une deuxième patate et l’applique sur ses plaies.

— Médéric c’est toi… c’est toi !…

Il touche sa main.

— Je vois rien Médéric… je vois plus rien…

Il l’aide à se relever. Elle tente malgré sa vive douleur de réconforter l’enfant. Sur leur gauche des milliers de floches de feu détruisent la maison aux scapulaires.

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