Emmanuel M Simard : La chute du jour… (suite : 16 à 20)

La chute du jour…  par Emmanuel M. Simard…

16.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecLe fils empiffre son nez de ruban. L’infrangible odeur terre toujours le tissu.  De fleurs et de frais printemps. De ses cheveux noirs. Du doux parfum de sa peau.

La teinte ocre lui est à peine perceptible dans l’obscurité. Mais il connaît la couleur. Il peut la toucher. Le fils faufile le ruban entre ses doigts. Le alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecdos fondu au sommier il croit discerner une ombre près de lui. Une froideur. Il sent le regard d’une silhouette. Ou n’est-ce que les chuchotis de l’aurore. Le vent qui chamaille les arbres. L’aube qui perce les frêles taches laiteuses du ciel. D’une lumière tiède et candide. Il lâche le ruban. La nuit rangée de sa fourrure épaisse de ténèbres transige ce vieux pacte signé avec le jour. Le fils quitte le lit. Sur le bout des pieds les orteils frôlent le plancher. Fuient vers l’entrebâillement de la porte. Il reconnaît l’ombre du père. Qui franchit les limites de la maison. Avalé par les bois.

17.

Les lattes du plancher grincent des murmures à l’intérieur de sa tête. Les murmures deviennent hurlement. Au moment où le corps veut tomber le père les bras en croix retrouve son équilibre. D’entre les murs du couloir le menant vers la chambre.

La mère peigne ses cheveux. Elle l’observe reptant jusqu’au lit. Flageolant à tous les trois pas. Une musique aveugle. Entrelacée des bruissements de la brosse fendant la tignasse. Elle soupire. Le père retire ses pelures de lainage. L’arbre défeuillé. Il tire les couvertures. Et les habite de son corps assourdi. La mère dépose sa brosse. Ramène elle aussi la couette.

— Marcellin ?…

— Humm…

— J’aimerais… qu’on retourne en ville…

Silence.

Le père se relève. Une série de mots mâchonnés dévalent sur la langue épaisse.

— Pourquoi tu veux retourner en ville Céline… Pourquoi ?… Je suis déjà mort…. Pis tu voudrais me tuer une autre fois…

Empesé il se déplante du lit. Revêt sa chemise et sort.

— Où tu vas ?…

— Nulle part…

18.

Le soleil lègue à l’immense cohérie que forment les champs et les arbres ses lances de lumière. À la lisière des bois un homme en compagnie de deux autres forme plusieurs buttes de branches mortes. Des piles de longs doigts crochus lézardant le sol sec. Brûlé de chaleur. Un autre homme jette des feuilles rouge et jaune et orange sur le dessus des branchages. Des souches à moitié décomposées viennent couver les amoncèlements.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecL’un craque une allumette et enflamme les tas de ramille. D’épais lacets gris emmitouflent le ciel comme de fins cheveux sur la joue. L’un des hommes brasse les feux d’abattis avec une branche plus robuste. Il attise les braises déjà chaudes. Un troisième homme accoutré d’une chemise dont les manches roulées enserrent ses biceps apparaît par l’est du champ. Il sied sur le dos d’un cheval au sombre brun. Tirant un couple d’arbres nécrosés.

— Belle bête mon Amable !…

— C’est vrai… une bonne bête… laisse-moi te dire une chose… Est capable…

L’homme lance une main amicale sur la crinière de la bête. Ils décrochent les troncs et les jettent dans les brasiers. Crachant de ce fait des pelures noires dans le ciel.

— Le fond de l’air est sec en sacrefice… on aurait dû attendre qui mouille avant de faire les feux…

— Arrête de mémérer Roland… y’est pas parti pour venter…

Ils travaillent autour des feux. S’occupent à ce qu’ils ne débordent pas. L’un encastre ses longs bras sur le manche de sa pelle et regarde les autres.

— J’ai entendu dire que Marcellin avait disparu ?

— Ouais… sa femme l’a pas vu depuis à peu près deux semaines…

— Eh miséricorde… je pense à la pauvre Céline… elle doit pas en mener large… en plus avec la mort de leur fille…

Ils marmottent des flaques de mots. Dégoulinant des lèvres serrées et dures. Amable tire sa pipe de la poche de son pantalon. Une pincée de tabac s’enfouit à l’intérieur. Et il gratte l’allumette.

— Faudrait ben aller lui offrir de notre aide…

— M’a aller faire un tour cette semaine… le petit Médéric va tu mieux ?

— J’ai entendu dire que oui…

— Pauvre enfant…

Couvrant le silence des hommes les feux crépitent. Envoyant aux cieux cendrés de brume et de pleurs des messages.

19.

Et les feux d’abattis ronflent encore. Et le vent arrive enceint de bourrasques. Projetant une haleine tiède sur les braises éparpillées parmi les filaments d’herbe.

Et plusieurs violences viennent des airs. D’impétueux courants venus alimenter les flammes. De l’Ouest les vents poussent les cendres encore chaudes sur la chaussée et sur les champs et sur les racines hors terre. Les braises respirent. Rougissantes. Clignotantes. Sous ce dôme chargé de nuit. Et de brillances disparates. Un feu vif prend la terre. Otage de brûlures. De troncs de branches cramées.

Des maisons se réveillent et des hommes en sortent.

20.

Amable descend de son cheval. Produisant une nuée blonde de poussière à l’atterrissage. Sa main enserre la sangle de cuir et tire l’animal avec alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec lui sur le chemin battu les menant vers la maison. Cinquante pas plus loin à proximité de la grange il remarque le fils qui s’occupe d’un veau. Près du jeune homme deux vaches ruminent dans l’herbage jauni par le soleil. L’atmosphère s’enfle peu à peu d’une délicate bise provenant du Nord.

Il attache le cheval à l’un des poteaux de l’escalier qu’il monte ensuite. Le revers de son poing vient mordre le bois rêche et massif. Des pas approchent. La mère entrouvre. Encadre son visage suintant encollé de fins filins noirs.

— Bonjour Mame Gagnon.

Elle reconnaît les traits de l’homme. Et tire la porte un peu plus.

— Qu’est-ce j’peux faire pour vous ?…

— Pas grand-chose… je voulais jusse vérifier si vous manquez de rien…

— Non… ça va…

Amable reste sur le pan de la porte. Le cuir de ses godasses cloué au parquet. Il essore son front à l’aide de sa manche.

Je prendrais ben un verre d’eau…

Il la fixe.

— Si je vous dérange pas toujours ?

Elle l’invite à entrer. Elle regarde son chapeau attaché à ses mains.

— C’est un beau chapeau…

— Ben merci… ça s’appelle un Stetson… Mon frère est aux États voyez-vous… il est venu en visite le mois dernier… pis il m’a donné ça en cadeau… j’étais assez content… tout le monde dit que j’ai d’l’air d’un vrai cowboy !

Elle soulève la cruche. Prend une tasse ébréchée. La rempli et lui tend.

— Il est allé sur un ranch… vous savez… on a de la famille aux États…

Ses lèvres lippues trempent au ras du liquide frais. Il boit en rasade.

— Y’a pas mal d’Indiens là-bas… comme icitte…

La mère emplit à nouveau la tasse. Amable la vide d’un trait. Et s’approche d’elle afin de lui remettre. La mère paralysée devant le comptoir reste en silence. Les yeux s’en vont et reviennent de la forêt. Cueillir des réponses. Elle lui indique avec la tête de déposer la tasse sur la table. Amable s’avance de nouveau. Trouble sa nuque d’un lent baiser. Le coin des yeux tisse des larmes qui roulent sur les joues grelottantes. Elle se raidit.

— Allez-vous-en… allez-vous-en…

Les doigts épais se délestent de la tasse. Les jambes reculent. Une à une. Le corps se retourne et machinalement la main remet le chapeau couvrant le chef. Le cadre de porte dessine en contre-jour la silhouette squelettique du fils. Amable sort.

Le fils scrute la mère. Lui aussi ses yeux sont revenus. Lui aussi sans réponse.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment ce contenu :