Emmanuel M. Simard : La chute du jour (6 à 10)… suite

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6.

L’œil noir de la vache. Scintille sur le brasillement continu de la lampe à l’huile. Que tiennent les mains haletantes du fils.

— Arrête de bouger Médéric… je vois pas clair…

Indistinctement. Les taches noires dansottent devant les yeux du fils. L’étable abrite deux autres vaches ruminant la paille. La troisième est étendue sur le sol de terre battue. Son vagin dégurgite une boue rouge et noir.

— Approche la lampe…

Le fils voit poindre deux pointes du vagin de l’animal. Le père les agrippe. Et les remorque vers lui. Par coups secs. De la sueur en naissance sur alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecson front scarifie son visage. Les mains imbibées du liquide amniotique. Une tête blanche informe suit avec les pattes. La vache mugit. La langue tressaille sur le plancher recouvert de paille.

— Elle a mal ?

Le père n’écoute pas. Il va expulser le corps du veau à l’air libre. Fuligineux. Enfumé d’effort. Il pénètre les chairs violacées de l’animal et débusque les pattes arrières et accueille de ses bras musculeux le veau et le couche plus loin et il utilise sa paume comme une louche et plonge à l’intérieur d’une barrique d’eau et lui verse dans les oreilles et lui remue la tête et le veau lèche sa patte. Les bras brouillés de sang coagulé il fonce sur la vache. Prend compte de son état.

— Approche… approche la lumière Médéric…

— Elle va mourir ?

— Laisse la lampe là… occupe toi du veau…

Le sang continue ses ribambelles écarlates. Perce en rivière la fente noire. Les meuglements se font plus distancés. Le fils laisse aller sa main tremblante sur le corps encore pâteux de l’animal. Il tourne le dos à la mare vineuse. Et la vache meurt.

7.

Les couvertures dévalent en cascade. Dorlotant les lattes du plancher. Le lit grince. La chambre anuitée gave les murs de gémissements. Le père souffle des brumes de fort au creux du cou de la mère. Chancelant par-dessus son corps  montueux. Il l’inonde de coups de bassin. Averse sueur et pluie en forme de râle. La mère s’accroche une main dans le montant du lit. Et mord sa main. Les yeux ne sont plus que des fines lames de plaisir. Le père enfonce une main à l’intérieur du corsage. Dégonde un sein puissant mais flasque. Décoré d’un mamelon presque ébène. Sur lequel sa bouche s’enharnache tel un poupon. Les doigts noirâtres s’enfoncent dans la chair rêche des fesses touffues. De la racine de ses cheveux charbon la sueur en gouttes son front lutiné de ridules. Le père sent remontant sa gorge les effluves d’alcool. Brûlure saumâtre fissurant l’œsophage.

Le père la pénètre. Plus durement. Empatte le sein pâle comme on pétrit du pain. Et.

Le sexe se fane. Liquéfié dans la matrice gluante de la mère époumonée.   Tranquillement. Il pivote sur le dos. Écrase sa masse égueulée d’alcool sur le matelas bourré de paille. Récupère les souffles perdus. La mère remballe sa poitrine. Visage rembrunit. Festonné de rêves d’hier. Elle fixe le plafond de latte. Une brise l’incommode. Et sa peau devient peau de poule. Elle se met sur pied. Va fermer l’unique fenêtre de la chambre. Lissant ses cheveux bouclés vers l’arrière. Elle revient s’asseoir sur le bout du lit. Le père revêt sa combine. Tire la couverture sous le menton. Crève la chambre de sa voix enrouée.

— Tu t’installes pas pour dormir ?

Il remarque enluminé par les reflets de la nuit les lèvres en pente et la tête basse. Le père s’installe sur le côté tournant le dos. Ramène les couvertures par-dessus l’épaule.  Les dernières attisées craquent dans le poêle. Les dernières chaleurs. Le flot quiet de sa voix s’esquinte sur la nuit.

— Ma cousine Violette… je peux pas m’empêcher d’y penser… qu’elle a juste à regarder Éphrème… drette dans les yeux… ses yeux noirs comme un ours… elle a juste à coller son sourire au sien… son Éphrème… pis neuf mois plus tard… elle enfante… elle… elle a un petit enfant dans ses bras… qu’elle berce… qu’elle pouponne… Je vous ai tu offensé mon Bon Dieu ?…

— Couche-toi don…

Sur la table de chevet une main tâtonne. Un chapelet s’enroule au poignet frêle. Et s’égraine.

8.

L’horloge trône sur la modeste crédence de planches de pin. Elle est au centre. Au travers diverses assiettes et divers couverts. Le cadran entouré de chiffres romains affiche onze heures trente-deux.

La mère approche du meuble. Elle étire son bras pour y cueillir des assiettes. Et remarque la disposition des aiguilles. Curieuse. L’ongle de son alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecindex tapote la vitre de la caisse. L’oreille venant se frotter au verre froid. La mère ouvre une petite boite de bois. Soudée au reste de l’horloge. Située dans sa partie inférieure. Une clé pendouille entre ses doigts. Délicate. Sa main ouvre le panneau du cadran. Introduit la clé. Et tourne. L’engrenage craque au rythme d’une dizaine de coups de poignet vifs. Elle cesse. L’oreille en proie à un minime tic-tac métallique. Rien. Le son dort.

— Marche plus ?

Derrière elle. La voix caverneuse du père.

— Non.

Il approche. Constate par lui-même. Se gratte la tête.

— Ton père nous en veut pour moé.

— Mêle pas les morts à ça…

Le père décroche l’objet. Le couche sur la table à manger avec autant de délicatesse qu’il l’aurait fait pour un nouveau-né. Il va à la porte. Étale son regard dans l’extérieur verdoyant plombé par le ciel carbonisé de soleil.

— Médéric ?! Lucette ?!

D’entre les arbres une silhouette émerge. Le fils court vers la maison.

— Ta sœur est où ?

— Chez les Tremblay… Elle joue avec Éva…

Va la chercher j’ai une commission pour vous autres…

9.

Les deux pointes d’épingle noires de l’oiseau la scrutent. Un ver sur le sol grenu. Se tortillant sous les flèches d’une chaleur drue. Elle s’accroupit. Remonte sa robe. Le tissu lèche les genoux menus. Donne sa croupe de carnation pâle à la nature opaque vert brun noir. Le fils entrevoit un filet jaune sourdre d’entre les jambes. Ses pas se boisent sur le tapis de brindille de mousse de branchailles. La fille se sent épiée. L’oiseau s’expédie au ciel. Elle se retourne en cris. Le fils court vers elle. L’index croisant ses lèvres. Signant le silence. Soulagée la fille s’assoit sur son séant. L’observe amusée. Silence.

— Tu veux encore voir c’est ça ?…

Le mouvement de sa tête est lent. Droite à gauche. Ralenti.

Elle se redresse et l’attrape par le bras et l’amène là où la forêt les vole de la lumière étarquée du matin. La fille se couche sur le dos. La flanelle de ses sous-vêtements encercle ses chevilles. Le fils examine la fente. Les quelques poils perdus sur le pubis.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecIl tend sa paume vers ce sexe inachevé. Repose sa main. Et le souffle se fait cadence. Le visage alourdi de bouffées de sang. Les yeux se closent, goûtent le moment. La fille se permet d’élancer le bras vers l’entrejambe du fils. Tâtant fiévreuse le sexe dur empanaché de veines dilatées. Le fils éjacule. Retrouve sa vision. Déracine sa main. Rongé malaisé. Il se sauve. La fille se relève et le suit.

10.

Et l’image incessante d’un bouillon dans la rivière surine sa rétine. Pétrifiée. Clouée. Par les images cauchemars. Ses mocassins de babiche restent fixés sur les pierres rondes et poreuses. Ocre striée de minces lignes noires. Peuplant les bords de la rivière. Derrière des infinitudes voilées d’arbres verts géants. L’emprisonne pour lui montrer la gamine. Qu’il voit maintenant valdinguer  dans les sillons d’eau pointue. Froide.

Il sent la main hurler de panique. Il voit les longs cheveux blonds s’assombrir d’eau pétrole. Il voit aussi le visage osseux s’enfouir dans le liquide écumeux. Revenir à la surface. Et s’enfouir de nouveau. Il voit peut-être aussi les poumons avaler l’eau noire. Et ensuite être recrachée par les narines. Vomit par la bouche. Elle crie. Ses pieds sur la pierre sèche bougeottent. Fébriles. Mais impuissants. Sa tête se dévisse en mouvements vifs. Cherchant une aide.  La main désespérée attrape une branche sur la rive. Son souffle jusque-là emprisonné dans son corps déborde de sa poitrine. Heurte sa langue. S’expulse dans l’air chaud dégagé par les rochers. Il rompt racine. Sautille sur les roches. Vers la branche de tremble dominant la surface de la rivière. Elle crie.

Dans la foulée il tord sa cheville entre deux pierres. Son corps se renverse vers l’avant. Son front éclate contre un billot pourri. Il arrive à toucher devant lui qu’un filet blanc visqueux. Le sang gerce le visage. Fuse de la plaie à la naissance du nez aux joues au menton. Elle crie. Il ne l’entend plus. Le torrent pousse le corps léger de la gamine.  Vers ailleurs. De la main disparaît la force. La main lâche prise. Le corps chétif s’enfuit. De dos vient percuter une pierre. Le regard s’abîmant au même moment d’inconscience. Coulant dans les profondeurs du courant.

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