Emmanuel M. Simard, Novella : La Chute du jour (1 à 5)

(Nous inaugurons cette semaine une succursale du Chat Qui Louche.  Ce Chat Qui Louche 2 publiera des novellas etalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec des romans feuilletons.  C’est avec La chute du jour d’Emmanuel M. Simard que nous lançons ce nouveau navire.  Vous en  reconnaîtrez des extraits déjà publiés dans notre premier Chat.  Vous reconnaîtrez aussi son monde à l’érotisme sourd et aux forces chthoniennes rampantes.  Et sa langue :  hachurée, désarticulée, poétique et sans fard.  Un univers sans pitié, sans cesse secoué par les volcans qui le sous-tendent. Alain G. — juin 2012)

LA CHUTE DU JOUR (1-2-3-4-5)

Emmanuel M. Simard

Maintenant seulement l’enfant s’est enfin défait de tout ce qu’il a été. Ses origines sont devenues aussi lointaines que l’est sa destinée et jamais plus tant que durera le monde il ne se trouvera des sols assez sauvages et barbares pour éprouver si la matière de la création peut être façonnée selon la volonté de l’homme ou si le cœur humain n’est qu’autre sorte de glaise. Cormac McCarthy, Méridien de sang

1.

La corneille croasse. Dans sa prison de branches d’arbre. Le bec pince les barreaux. Et les yeux noirs de l’oiseau. Paniqués. Perfore les rétinesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec inquiètes du fils. Qui traîne près de son père.

Au bout de la corde la cage bringuebale d’avant arrière. La corneille instable enserre ses pattes dans les branches. Crache peur et haine. Déploie ses ailes noir charbon et tente de briser sa cage en prenant son envol. Cri rauque. Rage et violence. Le fils se raidit.

Au centre du champ le père s’arrête. Vis-à-vis un trou béant creusé à même la terre ensemencée. Un pied profond. Cinq de tour. Le père pose la cage. Évitant les coups de bec. Le fils en retrait observe son père. Coi. Immobile. Sachant qu’il devra le faire un jour.

Opérant un cycle calculé et rituel le père ouvre la cage de bois d’une mince fente. Assez étroite pour pénétrer sa main gantée. Saisit l’animal. Agressif. Qui picosse féroce ses longs doigts en joute. Le cou obturé d’une prise ferme la corneille reste sans mouvement. Avec l’autre main qu’il ancre sur le flanc et qu’il entoure jusqu’au croupion, il exerce une pression. Et il tord la corneille. Vieux torchon que l’on essore.

Le fils sursaute. Fermant sous le bruit sourd des os qui s’effrite du sang qui lâche des billes qui se révulsent ses yeux dégoûtés. La terre accueille la mort noire grisée de rouge. Malgré elle. Le père se penche pour défricher les plumes des ailes. Aider en s’accrochant aux scapulaires. Qu’il se résout à arracher complètement. Il garde les plus grosses plumes près de sa botte. Quand il en a assez il appelle le fils.

— Médéric… pique les autour du trou.

Les plumes collent à ses fines baguettes de peau. Légèrement paralysé, hypnotisé il fait le tour de la cavité. Darde la terre des calamus rose pâle.

Le père remue la dépouille afin de découvrir des plumes de bonnes tailles. Dessoude les plumes de la queue. Les tend au fils. Qui termine de faire le pourtour.

Le père pêche la carcasse désailée et la jette à l’intérieur de la cicatrice de glèbe. Il y jette aussi les ailes. Il ramasse la cage de branches. Invite le fils à le rejoindre. Contre leur dos la brise fraîche du matin les pousse vers la maison.

2.

À l’horizon l’air semble dense. Épaisse d’une brume cotonneuse. Les mains dans les poches de son froc il hume l’air. Pilassant le champ épierré. alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecLabouré. Engraissé.

La forêt au loin dans ses poumons. La terre fraîche. Huileuse. Fil sur la barbe mal taillée. Sur le bonnet qu’il a soudé à sa tête.

Le sol spongieux couine derrière son dos. Un baraqué arrive deux poches de jute barrées en bandoulière sur les épaules. L’homme passe un semoir au père. Qui vient lui serrer la main.

— Bonjour Monsieur Tremblay…

En réponse l’homme abaisse la tête. Et s’agenouille sur la terre glaireuse. L’index parcourt le corps courbé en un signe de croix pesé et senti. De son cou sort une croix. Qu’il touche d’un baiser. L’homme se remet sur ses jambes.

— Tu te signes pas Marcellin ?

Le père place la poche. Oreilles étrangères.

— Hey mon baptême… tu vas te signer… j’ai pas envie de perdre une récolte…

— Oui oui Monsieur Tremblay… oui oui… mais entre vous pis moi… Dieu a rien à faire là d’dans.

— Marcellin… pour l’amour du bon Dieu… veux-tu pas dire des affaires de même… j’te dis… vous autres les bûcheux… tous les mêmes… des blasphémateurs…

Le père part en un léger ricanement. Se signe en gestes rapides.

— Pis la famille va bien…

— Oui.

—  Céline va bien…? je voudrais pas faire mon comméreux… je l’ai vue au magasin général l’autre jour… je l’ai trouvée mal…

—    Faut pas vous en faire Monsieur Tremblay… Ma Céline pense à la ville pas mal ces temps-ci…

—   Elle veut pas partir toujours ?

—    Je sais pas… c’est une fille de ville je pense… la terre… c’est pas son fort…

—           Hey baptême… une belle terre comme la vôtre… si tu pars mon Marcellin… tu me fais signe… j’ai pas beaucoup d’argent… mais comme j’dis… y’a toujours moyen de moyenner…

—    Fatiguez-vous pas Monsieur Tremblay… on va rester…

Les deux hommes se séparent.

Le père retrousse la manche de sa chemise. Coule jusqu’au poignet sa dextre dans la mer de graine. Il entame la marche des semailles. Aux deux pas, le bras pendule répand entre les doigts les minuscules gouttes de pluie. Derrière ses enjambées de nouvelles cartes du ciel se tracent. En myriade de grains semence. Portés par le grésillement des graines tombant sur le sol et de la friction des bottes se frottant légèrement. Blasonné du rose des cieux ils avancent.

3.

L’œil en fatigue. Les rides passent. Sur le visage troué d’impatience. De la mère qui persifle des prunelles les autres femmes de la rivière. Et les marmots courant autour de leurs hanches sinueuses cachées sous leur jupon.

— Maman ! Maman ! Aidez-moi !­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­

La mère et la fille chacune à l’extrémité d’un grand drap. Qu’elles tentent de dresser sur les madriers ne cesse de se retourner sur lui-même de virevolter au gré d’un vent chaud du Sud. Elles secouent à l’unisson le tissu. Les plis se lissent. Et le drap vient pendre sur le banc à laver. La musique des sabots de bois blanc qui dansent sur les calots. Rebondie contre le métal des larges chaudrons alignés sur le bord de la rivière. Chaudrons où les morceaux de linge se noient.

Une femme gonflée du ventre bat d’une large palette de bois une lourde catalogne. Sa fille frappe aussi un drap. Elles chantonnent un air. Qui cadence chaque coup qu’elles octroient aux tissus.  Comme les tambours rugissants d’une galère Romaine.

Une dizaine de coups suffit à les enfiligraner dans un halo de poussière. Délogée la manivolle valsent sur les corps. Tourne dans l’air.

La mère ouvre un sac de jute. Déballe un tapis et une nappe. Elle se munit du battoir et commence à frapper le drap.

— Lucette occupe-toi du tapis puis de la nappe…

Elle hoche de la tête. Et se met à l’ouvrage.

La mère regarde la femme gonflée battre la catalogne. Elle regarde les gouttelettes sillonner sur le visage doucereux et regarde les joues rougir et regarde le ventre frémir.

— Mame Villeneuve vous allez vous tuer à travailler comme ça… vous portez une ­­petite créature après toute…

— Faites-vous en pas Mame Gagnon… je travaille toujours jusqu’à temps que je crève mes eaux…

La femme part en rires aigus. Et repousse la chansonnette du battoir. La mère lâche la palette par terre. Elle regarde sa fille.

Sur les pierres de la rivière elle cahote vers le chaudron fumant. Se penche. Ses seins pesants s’écrasent sur ses genoux. Les bras brassent d’une bûchette le feu emporté. Elle vient décrocher le drap qu’elle trempe aussitôt dans la mixture fait d’eau de la rivière et de lessi. Elle remue avec un long bâton. Laisse mijoter.

Plus tard Lucette aide sa mère à sortir le drap imbibé du chaudron. Ensemble elles le tortillent. L’excédent d’eau s’écoule en rideau sur les ronds galets. La mère fixe le drap sur les madriers et le bat à nouveau.

Tout le monde sur les lèvres de la rivière va dans la même chorégraphie. Et battre les tissus. Et brasser les tissus. Et tordre les tissus. Le bruit de leur psalmodie éreintée réverbère vers les pierres les arbres les bêtes tapis dans la forêt.

4.

Ils marchent avec le père. Ramassent des branches de cèdres. Et de sapin.

Le père tranche du pied quelques riches ramures. Le fils suit derrière sac de jute dans les mains. Entrouvert pour récolter  les branchages.

Le sentier clairsemé de feuilles, de branches. Sa robe brimbale vers les buissons brouillés de fleurs. Elle s’arrête pour en cueillir. Elle forme un bouquet rouge, blanc, touffu qu’elle attache avec le ruban de ses cheveux pétrole. Elle observe le père.

— ­J’ai presque hâte à l’hiver… pour que le linge sente bon !…

— Aide-nous donc un peu… au lieu de ramasser des fleurs…

— C’est pour maman…

Le fils soupire.

Et naissent sur sa rétine les mèches humides de ses cheveux noirs. Mèches qu’elle replace derrière son oreille. Lentement. Les joues lisses teintées en filigrane d’un petit lac rosé. Éclot aussi la nuque. Légère pente vaporée de duvet foncé. Et les seins qui pointent dans la robe. Qui pèsent sur son regard comme un mal de crâne. Il imagine le sexe. Noir. Plaie béante. Qui l’engouffre. Mais le père le chasse des rêveries.

— Si on a le temps… on va aller voir vos arbres… que le Père avait plantés quand vous êtes né… Ils doivent ben être rendus à quatre cinq pieds.

Ils répondent par l’affirmative. Vaquent à leur occupation. La fille et les fleurs. Le fils et les branches.

5.

Le fils sur le bout de sa chaise de bois. La fille la tête encadrée dans ses paluches délicates. L’homme se balance sur la chaise berçante. Fouillant sa vessie de porc débordant de tabac. Il bourre sa pipe.

— Voulez-vous nous raconter une histoire ?…

— Tu veux entendre quoi mon homme ?…

Il hausse les épaules. Lance un œil à sa sœur. Qui s’interroge de même.

— Je pourrais vous raconter l’histoire de l’Abbé Brébeuf…­

— Une histoire de prêtre ?…

— Écoute ben celle-là… c’est une de mes préférées….

Il allume la pipe d’une allumette. Il prend son temps.

L’odeur de soufre envahit la pièce. Et les volutes de fumées dessinent des lignes sinueuses sur le visage de l’homme.

— Au début des années 1640 Brébeuf est envoyé à la réserve de Sillery… tu sais avec les Indiens… pour les évangéliser… mais à la fin 40… Je pense…Brébeuf est capturé…

Les yeux s’écarquillent.

— Par qui ?…

— Par qui ? Par les Iroquois… Ces Iroquois-là… C’était pas du monde… ouf… Je vous jure que tu souhaitais mourir avant qu’ils te poignent…Croyez-moi…

— Qu’est-ce qui lui ont fait les Indiens ?…

L’homme observe alentour. La mère nettoie les couverts. Et le père il ne le voit pas.

L’homme fait signe à la fille de boucher ses oreilles. Ce qu’elle fait derechef.

— Fait que les Iroquois ont capturé L’abbé Brébeuf… en plus du monde de la mission Saint-Ignace et St-Louis…

— Il a pas essayé de se sauver…

— Ahh il aurait pu se sauver… mais il voulait rester avec ses fidèles…

La fille décolle la paume humide de ses mains des oreilles. Afin de recueillir d’infimes gouttes de l’histoire.

— Il paraît qu’on l’aurait accueilli au camp des Iroquois avec des roches pis des coups de bâtons… Figure-toi une centaine d’indiens fous qui te alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecdonne une volée… ça doit faire mal en p’tit péché… Fait que l’Iroquois toute peinturé l’attache à un poteau… Y’ont pris un chaudron d’eau bouillante et y’ont versé sur la tête… comme pour rire du baptême… Y’ont pris des petites haches qu’y ont chauffé à blanc et collé après sur son corps… son ventre… ses dessous de bras… sur les reins… Y’a des gens qui disent qu’on lui aurait arraché la peau des bras et des jambes… y’a rien qu’y ont pas fait ces indiens-là… mais le plus beau… je sais pas si je dirais ça comme ça… mais le plus beau c’est que pendant sa torture… Brébeuf a pas crié une miette… faudrait pas croire qu’il a hurlé… ou qu’il a demandé pitié… y’a pas dit un mot… c’est Dieu qui lui a donné cette force là… c’est sûrement pour ça que les Iroquois… après l’avoir brûlé vif pis scalpé…ils ont mangé son cœur…

— Pourquoi ?…

— Pourquoi ?… parce que les Indiens croyaient qu’ils allaient gagner les qualités de leur ennemi en faisant ça…

Les yeux dévorés de peur. Mais ébaubi de fascination le fils arbore un sourire lui fendant le visage. La mère surgit.

— Ç’a pas d’allure de raconter ça aux enfants mon cher monsieur !

— Faudrait pas vous offusquer ma chère madame… ce que je raconte c’est la vérité vrai… Pis je voudrais pas faire le contrarieux… Mais m’est d’avis que si t’es au courant que le monde est dur pis sans pitié… Tu mettras pas les pieds où il faut pas… Un homme averti en vaut deux…

— Oui mais ils sont encore jeunes pour entendre des choses comme ça… Voyons…

Il tire sur la pipe. Le grésillement du tabac brûlé embaume le silence canonné de malaise.

— Vous avez probablement raison ma chère dame… vous m’excuserez… les dernières familles ont pas été aussi généreuses que vous… on nous traite presque en mauvais quêteux…

Retors. La voix implose en lui.

— Je me demande où ce que le bon Dieu est rendu des fois…

— Dites pas des choses comme ça…

Subitement elle change de ton.

— Voudriez-vous une tranche de pain avec du sucre d’érable… j’ai cuit à matin… j’ai un beau pain frais…

— Je vous remercie ma bonne dame… faudrait que j’y aille…

L’homme se lève.

— Médéric… va chercher la veste…

Le fils décroche la veste. Il s’habille. Il sort. Part par le boisée. Cahin caha. La lumière suave de fin d’après-midi l’enveloppe. Le dos de l’homme et ses épaules charnues et épaisses portent un caisson de bois contenant ses outils. Le fils et la fille plaqués aux marches le regarde partir. Aussi la mère un linge entortillé à sa main. Quittant la bécosse le père jaillit de derrière la maison. S’avance vers lui. D’une voix portante et grave.

— Vous partez déjà ?… On pas eu le temps de se faire une partie de carte…

— C’est gentil… mais je me sens fatigué… j’ai encore de la route à faire… vous êtes content des réparations que j’ai faites sur vos cuillères pis vos couteaux…

— Certain… un beau travail !…

Le père l’observe. Attifé de monceaux de vêtements déchirés. De lainage tiraillé. Troué.

— Avez-vous peur de geler comment !…

— Les nuits sont encore fraîches vous savez

— Bah… mes semailles ont tenu… m’est d’avis que ça gèlera plus…

— Je crois aussi…

(…à suivre…)

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One Response to Emmanuel M. Simard, Novella : La Chute du jour (1 à 5)

  1. pierre patenaude dit :

    Ça promet ! J’aime. De l’émotion sous les mots… À vous lire, Emmanuel, je me suis rappelé « La Fille laide ». La sensualité était cruauté.
    Écrivez sans vous « tanner » jusqu’à ce que votre peau, de vieillessse, tanne. Ainsi, votre oeuvre, en feuilles pilées les unes sur les autres, vous dépassera en hauteur. Vous comprenez ! Une feuille à la fois. La régularité du métronome. Ou l’horloge de l’enfer. L’oeuvre d’une vie. ET votre dernier chapitre, le plus beau, sera le résultat de tout ce que avant vous aurez écrit.
    pp de Chambord boucane
    pp

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