Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

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Cher Chat,

Nous sommes dimanche et l’agneau pascal mijote dans le four. Laissez-moi vous convier à ma table, mon Minet, et vous persuader de la suprématie de mon gigot suralain gagnon, Chat Qui Louche, maykan, francophonie, littérature votre jambon. Assiégeons-nous entre mets et mots et engageons, je vous en prie, une table ronde autour de cette polémique gastronomique qui veut qu’en attendant le lapin, vous mangiez du cochon, alors que nous attendons les cloches de Rome en dégustant de l’agneau.  Comme tout bon français qui se respecte, j’ai ma théorie sur la chose. Comme sur toute autre chose d’ailleurs.

Si l’agneau sacrifié dans mon assiette symbolise le Christ ressuscité et, au-delà, la représentation symbolique du sacrifice d’Abraham, vous conviendrez que la tranche de jambon aux ananas n’a pas la même envergure spirituelle. Évidemment, vous avez des circonstances atténuantes. L’agneau, en Nouvelle-France, était établi comme la viande des anglophones et on peut poser l’hypothèse que c’est dans une logique d’opposition que vous jetâtes votre dévolu sur le porc français. Mais franchement, le Chat, vous ne trouvez pas que le choix est malheureux ? J’ai ce midi dans mon assiette celui qui a brouté l’herbe tendre des prés, tandis que vous avez celui qui a pataugé dans la fange. Décidément, mon cher, nous n’avons pas les mêmes valeurs.

Voici le genre de provocations gratuites un peu cavalières qui pourraient, selon moi, non seulement pimenter un brunch de Pâques, mais surtout l’étirer en un long siège. M’en garderiez-vous rancune, le Chat, quand viendrait le temps de rentrer chez vous quelques heures plus tard ?

Je suis nostalgique des engueulades de table à la française qui font s’éterniser les repas en cafés et pousse-cafés, de ses joutes oratoires parfois cruelles qui pourtant ne prêtent jamais à conséquence, de ces coups de gueule et de poing qui font tinter le cristal d’Arques et qui teintent les bons gueuletons d’une esthétique particulière. Je vous parle d’art, le Chat. Il s’agit bien d’un art de l’altercation à table, avec ses procédés pour exciter les défenses passives, ses bottes secrètes entre le pot au feu et le trou normand, son jeu de fausses esquives entre le camembert et la poire au vin. Je suis nostalgique des tablées de mon enfance où la rhétorique était au service de la table et où la table était au service de la rhétorique. Le saucisson devenait alors politique, la purée littéraire et le digestif libertin. Voilà le régime contre le poids de l’existence auquel j’aspire encore.

alain gagnon, Chat Qui Louche, maykan, francophonie, littératureJe revois mes deux grands-pères, de part et d’autre de la table, quitter petit à petit leurs  retraites et s’envoyer, tour à tour, leurs petits boulets de canon, en opinions de plus en plus tranchées, tandis que se multipliaient les toasts. C’était de Gaulle contre Pétain, Peugeot contre Citroën…  Mes aïeuls avaient la contrescarpe solide, et je regardais pleuvoir leurs hallebardes avec ravissement dans les dernières volutes des gauloises et des cigares, sachant qu’à l’armistice du repas tous se quitteraient la fleur au fusil.

Le monde peut-il se refaire seul, debout à grignoter devant son frigo ? On ne sait plus aujourd’hui quand commence et finit un repas. Et pourtant, le Chat, j’en suis persuadée, c’est autour de la table, quand le corps est repu et s’attarde en gourmandises que les esprits s’échauffent le mieux. Vous ne me ferez pas croire que vos révolutions étaient si tranquilles autour des tourtières d’antan. Alors, est-ce parce qu’on n’a plus rien à se dire qu’on ne reste plus à table ou est-ce parce qu’on ne reste plus à table qu’on finit par ne plus rien se dire ?

 Et si la faute incombait tout simplement au contenu de l’assiette. La mode est au fastfood qui s’ingurgite au lance-pierre et qui reste sur l’estomac, comme un non dit ; au p’tit plat congelé à la chaine qu’on sort du micro-ondes comme une réflexion toute faite. Je pense, le Chat, et pardonnez-moi d’avoir encore une théorie sur la chose, qu’une bonne table des matières est certainement plus à même de dresser le couvert de la communication. L’esthétique de la table influencerait donc largement l’esthétique du discours.

Alors oui, le gigot d’agneau est mon blason. Et je sais qu’en ce jour de Pâques, si proche des élections présidentielles, les Français ne passeront pas outre ce droit de alain gagnon, Chat Qui Louche, maykan, francophonie, littératurecuissage, savoureux prétexte aux plus belles guerres intestines. Cependant, je trouve tout à fait légitime que vous défendiez votre jambon, même s’il manque un peu de noblesse. Je vous invite donc au restaurant, le Chat. Nous choisirons la table d’hôte gastronomique que nous accompagnerons d’un vin de caractère, ainsi nous passerons du jambon, du gigot, du toc à l’âme.

Sophie

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, maykan, francophonie, littératureSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.

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5 Responses to Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

  1. Jean-Marc Ouellet dit :

    Ma très chère amie du chat, et la mienne, évidemment, par affiliation féline. J’ai dévoré votre texte Pascal. Hélas, je dois ici vous soumettre mon scepticisme. Dimanche dernier, à notre table, il y eut des poings sur la table, des cheveux arrachés, des sacres échappés, et tellement de plaisir, qui a duré, duré et duré.Et vous savez quoi? Les assiettes se vidaient de leur jambon « défangé.» Que de plaisir à argumenter sur l’affaitre Turcotte, les frais de scolarités, Charest, Marois, Harper, Labeaume, les F18, les Canadiens et les Nordiques qui viendront, ou ne viendront pas. Chacun y mettait son grain de sel, à dire et dédire, frère, soeurs, ados, neveux et nièces. Au moment où la tension monte, il y a cette remarque du plus tranquille et perspicace du groupe qui déclenche l’hilarité générale. Que de plaisir, vous dis-je !

    Je pense que le plaisir ne se situe pas sur, mais bien autour de la table. Des sandwichs au tomates font l’affaire. Pendant des années, la natalité fut mise au rancart. Résultat :il n’y a plus de grosse famille. Et on le sait, il y a plus d’idées ( et de plaisanteries ) dans plusieurs têtes arrosées de vin que dans une, deux, trois ou quatre. Et j’imagine mal un couple avec un enfant assis à une table, le père mettant le poing sur la table.

    Quoi qu’il en soit, votre texte est savoureux. Merci.

    Jean-Marc O.

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  2. Richard Boivin dit :

    C’est vrai que pour échanger, autour d’un gigot, d’un ragoût ou d’un club sandwich, il faut être à plusieurs… Il faut être deux pour tanguer, comme disent les Américains! Mais il faut la smala pour faire swigner la bacaisse dans le fond de la boîte à bois…
    Quand au débat gigot vs jambon: je n’aurai qu’un mot (enfin, plusieurs): TOUCHE PAS À MON COCHON!!!!
    Prêt à en découdre quand tu veux, dans la cuisine, autour de l’ilôt, à table, bref où tu veux. Un combat épique, laine contre soie!

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  3. Anonyme dit :

    Haaaa, merci Jean-Marc!
    J’espérais de tout mon estomac que ma chronique suscite un leger rébellion culinaire ou autre. En provoquant votre jambon, je ne visais que l’altercation. Car il faut bien que je vous l’avoue, en fait, j’aime la cochonaille. J’aime bien manger et par dessus tout, j’aime les grandes tablées et leurs éclats de rire, de gueule, quoiqu’il y ait dans l’assiette et quelque soit la discussion.
    Mais pourquoi ne s’autoriser ce plaisir que lors des grandes réunions de famille? Moi, je vous le dis, même si le poing sur la table est un peu moins euphorique, il est bon de discuter à table. Même à deux, à trois.
    Ne trouvez-vous pas qu’on court beaucoup et en plus, tres souvent chacun de son côté? Le repas (déjeuner, diner, souper confondus) représente pour moi un temps d’arrêt, un peu comme un rendez-vous. Mes repas quotidiens excèdent souvent le temps requis et me mettent trés souvent en retard. Je suis gourmande de mets et de mots. Alors je cours ensuite encore plus peut-être, mais avec la satisfaction de m’être arrêtée et d’avoir profité.
    Voyez-vous Jean-Marc, mes enfants sont des picoreux de frigo et c’est un peu pour eux que j’ai écrit cette chronique. Comment pensez-vous que je puisse rogner le temps qu’ils accordent plus volontiers à leurs téléséries et à leurs jeux vidéos?
    Un sandwich aux tomates est vite avalé. La tentation de le dévorer sur un coin de table est forte. Pour peu que j’apprenne à ma marmaille à ne pas parler la bouche pleine, je viens de perdre le moment le plus propice pour l’échange. Alors qu’entre la soupe et le dessert surtout s’il préparé par papa ou maman (on a tous des souvenirs émus des petits plats de notre enfance), le sandwich s’éternise.
    On se prépare pour un rendez-vous. Le repas n’est peut-être plus un rendez-vous parce qu’on ne prend plus le temps de le préparer.
    Et le plaisir du palais délie les langues, croyez-moi!
    Merci beaucoup pour vos commentaires et surtout, si vous passez à Chicoutimi, venez goûter à mon gigot.
    Sophie Torris

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  4. Jean-Marc Ouellet dit :

    Et vous avez tout à fait raison. Le repas est le temps d’arrêt qui rapproche ceux qui savent en profiter. J’aime ces dimanches soir où ma conjointe et moi échangeons avec nos ados réunis. On en apprend beaucoup. La semaine, il en manque souvent un, ou deux. La vie est vite vite vite, et il y a tant à faire, moins utiles que d’avoir du temps ensemble. Agneau, porc ou sandwich au tomates peuvent s’engloutir aussi rapidement l’un que l’autre, mais les deux premiers, sans doute, encourage la patience à la table.

    Moi, je fais des sanwichs aux tomates extraordinaires. Peut-être qu’un jour…

    Jean-Marc O.

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  5. Anonyme dit :

    Haaaa! Merci Richard.
    Je savais bien que s’il y avait un ego du cuistot à titiller, ce serait le tien! Je saurai dorénavant qu’avec toi, il ne faut jamais, ô grand jamais, vendre la peau du cochon avant de l’avoir goûtée.
    Sophie T

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