Salon du livre : une nouvelle de Pierre Patenaude…

Oreste Bouchard craint d’aller au Salon du livre de Fjordcity.  Il annonce à une directrice littéraire, fantasme de son imagination, sa venue à la foire des éditeurs.  Une telle démarche pourrait jouer en sa faveur, mais la lâcheté le cloue.

Je garde le cap.  Je suis loin de la coupe aux lèvres.  Je le dis.  Je me le redis.  Malgré la soif, j’envisage.  Vous viendrez le premier octobre  au Salon du livre de Fjordcity, suivie d’une horde d’écrivains.  Je traînerai mon ombre entre les étals, un café à la main, un manuscrit dans l’autre.  J’arrêterai causer.  Je tousserai, échapperai mon écrit, le ramasserai, me redresserai et trouverai le moyen de braquer le titre : Le Roseau.  Vous avez aimé ?  Vous avez bien reçu la copie ?  J’attends votre motif.  J’espère.  Je me languis.  Je ne vis plus.  Mon œuvre me tient à cœur,  mais je crains le risible à ravir le mot œuvre.  Puis-je m’élever à ce point ?  Seuls les pur-sang de votre écurie auraient droit à ces deux syllabes ?

J’achèterai des livres au kiosque.  Vos poulains dédicaceront.  Vos pouliches aussi !  Je flânerai à l’enseigne  de la somptueuse collection La Verte Rainette, succursale du Borisk.  Vous me jaugerez.  Je serai de glace.  Si nos regards se croisaient, je vendrais la mèche.  Ne me craignez point.  Vous êtes à l’abri dans votre monde.  Je suis un être de paix et d’ardeur.  Serez-vous, après, au Hilton ?  Vous avez quitté ?  Un malin serait assis à votre place !  Cela me tuerait.  Durez.  Je vous veux comme directrice littéraire.

Oui, je sortirai de mon village.  Je rôderai près des carrousels de livres.  Le conseil de gestion des Éditions du Borisk vous aura mandée.  Oui, oui !  Je dis.  Vous savez, j’ai investi amour et passion dans l’écriture.  J’ai porté la chose.  Le travail m’a tué.  Les contractions m’ont déchiré.  L’enfant : un pseudocyesis — la dérision, je la souffre si elle est de moi.  J’ose crier.  Je m’alloue ce droit.  Je me convaincs de l’utilité de ma vie et de mon œuvre.  N’est-ce pas le propre de l’écrivain ?  D’un artiste, au pire ?  Quand je serai publié, je percevrai des droits, des royalties.  J’irai à la radio, à la télé, dans les écoles.  Vous paierez mes frais.  J’irai chercher notre prix à Paris.  La mention gonflera votre chiffre d’affaire.  Nous serons scénarisés.  Je vous le souhaite.  Pourquoi pas ?  Jésus a changé l’eau en vin.

Oubliez ces bêtises.  Je capote.  Je suis dur.  Qui ne l’est pas ?  Et par inadvertance, de surcroît !  Vous avez inventé la cruauté.  Je suis d’accord.  L’essai et l’épreuve vous ont refroidie.  Vous êtes culottée de semer le désarroi et de bien dormir.  La lettre de refus nuit.  Nous, les impubliables, avons un cœur.  Pensez à tous ces rabroués.  Vous heurtez, madame.  Pour ma part, j’acquiesce.  Les autres ?  J’ignore.  La bile sortie, j’absous.

La fatigue – en plus de l’inadvertance – tiédit votre imputation devant ces choix, ces aspirants à balayer sous le tapis.  Je me risque à vous interpeler.  Je tente de m’imposer.  J’ose allier cet élan à l’écriture.  Je n’ai rien à perdre.  Ma dernière carte est sur la table.  Après, je verrai si, le cas échéant, vous me tassez comme ce cendrier.  Lisez-moi jusqu’à la fin, au lieu de me survoler.  Oubliez ce dîner de tout à l’heure avec l’inhumain qui écrit des vétilles.

Pierre Patenaude est un écrivain\écrivant qui devrait publier bientôt son premier roman. Il nous a soumis ce texte d’une profonde originalité qui entremêle nature et écriture.  C’est le troisième texte qu’il présente sur ce blogue.  Naïveté apparente et ironie froide s’y côtoient.  Sa phrase a la précision, la vivacité et la retenue des grands satiristes.


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5 Responses to Salon du livre : une nouvelle de Pierre Patenaude…

  1. Frost.Blast dit :

    Intéressant, son style. J’en suis un peu déstabilisé, en fait. Vraiment intéressant!

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  2. Pierre Patenaude dit :

    Oui, le texte que vient de publier Alain est, disons, le prologue d’un ouvrage que j’ai écrit et qui s’intitule « Salon du Livre ». Le narrateur, Oreste Bouchard, est un impubliable. Dans un journal il consigne sa vie consacrée à l’écriture, malgré la singularité de son oeuvre (Cette oeuvre est la deuxième partie du roman « Salon du livre » et s’intitule « Le Roseau ».) Il présente ce journal à une chimère, Édit Tremblé, éditrice qui arrive au Salon du Livre de Fjordcity.
    Oreste Bouchard, on l’aura deviné, est Pierre Patenaude, lui aussi un impubliable ; toutefois, au fil des pages, le scripteur, grâce aux artifices de la fiction, s’éloignera de sa « créature ». Nous osons espérer que Pierre Patenaude dépasse la médiocrité de cet Oreste Bouchard dont l’œuvre est une succession d’impairs.
    Entre le narrateur et le scripteur, les proches diront: « Mais, il raconte presque sa vie ! » Je répondrais aux proches: « Oui, mais le « presque » contient toute la différence du monde. Et j’ai le droit de parler de moi. C’est un chemin qui me permet de m’éloigner de moi.
    Vous voyez, Frost.Blast, l’écrivailleur est un « je, me, moi ».
    J’appréhende la publication de cet ouvrage. Je devrai vivre avec. Bonne journée au Salon du livre du Fjord !
    Oreste Patenaude

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