L’Oreille Bar, (suite et fin), une nouvelle d’Alain Gagnon…

3.

Pour un conservateur comme moi, la deuxième fois consacre l’habitude.  Après le travail, je remonte le boyau rosâtre au carroir du souterrain.  J’ychat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec glisse déjà avec l’aisance d’un habitué qui sait trouver confort, respect et whisky à l’autre extrémité de ce voyage initiatique pour Ulysse fessu.

J’approche de la lumière bleutée du bar lorsque, de la paroi lisse et striée de rouge, me parvient mon nom.  Une voix de femme, une voix de miel.  À deux reprises.  Chuchoté, mais distinctement.   Je m’arrête, je tends l’oreille.  À nouveau !  Et on jurerait la voix de …  Mais tout ça n’a aucun sens !  Je passe la main sur la cloison humide.  Un mucus répugnant colle à ma paume.  Je me hâte : l’alcool roussâtre effacera le dégoût.

Déjà, on me reconnaît.  Celui qu’hier j’ai jugé être le propriétaire me présente au hasard des rencontres, de la porte au comptoir.  Puis il m’interroge : mon travail, mon lieu de résidence, ma famille…  Je le trouve un peu indiscret.  Mais j’évite de lui déplaire : je me sens si bien ici.  Par souci de diversion, je lui raconte l’expérience amusante du couloir.  Il sursaute.  Il paraît étonné, pas de doute, mais pour une raison surprenante : « Mais vous n’en êtes qu’à votre deuxième visite !… »  Il me prend le bras et m’entraîne vers une table en retrait, dans un antre du fond.  Une dizaine d’hommes siègent à une longue table.  Mon hôte m’a laissé un peu derrière ; il se baisse pour chuchoter.  Les hommes froncent les sourcils.  Puis ils m’invitent.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecDans la pénombre, j’aperçois leurs dents qui brillent et j’entends fuser leurs questions en porte-à-faux.  Les réponses les intéressent peu.  C’est ma voix qu’ils souhaitent entendre, je le sens.  L’un m’interroge sur le hockey, l’autre sur le football, un troisième me demande si j’ai des actions de Nortel Network…  Un quatrième donne dans le pléonasme et me demande si j’ai rencontré récemment une étrangère que je ne connaissais pas…  Un bout de réponse à l’un, un bout de réponse à l’autre : j’ai l’impression de jouer au ping-pong et de retourner instinctivement les balles.  Mes yeux s’habituent peu à peu à l’obscurité et…  Stupéfaction !  À tous ces hommes manque une oreille.  En lieu et place, un moignon peu esthétique saillit. « La bienvenue dans le club, compagnon.  Vous serez bientôt des nôtres », avance une échalote à ma gauche.  En face de moi, un vieillard affirme avec envie : « Il m’a fallu attendre onze ans !  Vous comprenez ?  Onze ans !  Toutes ces années à boire mon whisky au comptoir ou aux tables circulaires avec toute cette racaille…  »  Avec mépris, il désigne ces buveurs sans grades, dont deux oreilles ornent le crâne.  « Vous avez de l’avenir chez nous.  La présidence vous attend.  D’ici deux ou trois ans, je le jurerais.  Et je m’y connais ! »  fait un poussif ventru, qui ahane au seul geste de lever son verre dans ma direction.

Je réponds aux toasts et ramasse mes affaires : Virginia entrera plus tôt ce soir.

Le propriétaire m’accompagne vers la sortie.  Il me manifeste un grand respect et me chuchote en confidence : « Lorsque vous entendrez votre nom, ne résistez pas.  Arrêtez-vous, tendez bien l’oreille…  »

Je l’ai tendue, l’oreille ; et je l’ai perdue.  À la place, un moignon sanguinolent que j’éponge devant la glace de la salle de bain.  Virginia m’a ouvert la porte.  Elle souriait de toutes ses dents.  Pas étonnée pour un sou.  Elle savait déjà.  Elle savait que j’étais devenu le nouveau Van Gogh du Plateau.  Elle était là, présente dans ce boyau, lorsque j’ai approché mon oreille de la paroi qui suintait de mucosité et chuchotait mon nom.  Elle était là, embusquée derrière ses dents.

Elle a sorti le champagne, aspergé le vivoir d’eau de rose, revêtu un déshabillé ; les dents d’ours cliquètent entre ses seins…  On ne me la fera plus.chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec  Je me suis renseigné sur elle : elle n’enseigne pas à l’UQAM, mais travaille chez un mécanicien-dentiste.  Ça ne me déconcerte pas.  J’avais deviné.  Je sais tout.  Pas question de sortir de cette salle de bain pour tomber dans un piège trop évident.  J’y risquerais mon autre oreille  – ou pire encore !  Me rendre au balcon.  De là, je pourrai peut-être héler quelqu’un dans la rue, crier au secours…

…curieux, j’y suis déjà sur le balcon !  Suffisait d’y penser.  Mais le balcon ne se ressemble plus, n’est plus fidèle à lui-même.  Envolées les mangeoires d’oiseaux et les jardinières.  Un grillage solide l’entoure.  À peine si un cri peut s’y faufiler.  La rue aussi a disparu et une cour asphaltée remplace la cour intérieure gazonnée du complexe que nous habitons.  Un parfum âcre s’est substitué aux roses de Virginia.  Le vivoir éclate maintenant sous une lumière aigüe.  Une voix  autoritaire commente : « Il ne prend plus sa chlorpromazine.  Il s’est remis à l’alcool…  Automutilation, cette fois. »    « Infirmière ! Le sédatif ! » hurle une autre.  Je me débats, fesses dénudées.  Dans un cliquetis de dents d’ours, Virginia s’avance, seringue en main…

(Cette nouvelle fait partie d’un recueil intitulé L’iceberg de Lou Morrison, Éditions du Trait d’Union, 2003 ; réédité aux Éditions du Chat Qui Louche en octobre 2011.)

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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2 Responses to L’Oreille Bar, (suite et fin), une nouvelle d’Alain Gagnon…

  1. Jean-Marc Ouellet dit :

    Vous avez le don de nous surprendre, cher monsieur Gagnon. Une belle histoire qui se termine dans l’illusion. Logique, au fond.

    Bonne journée.

    Jean-Marc O.

    J’aime

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