L’Oreille Bar, une nouvelle d’Alain Gagnon (Premier épisode.)

L’oreille Bar…

Nous sommes un peuple de taupes.  De plus en plus, un réseau de terriers relie nos édifices.  Tout ça, c’est à cause de la neige, vous savez.  On s’y

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Jacques Ferron

adapte enfin.  Comme l’écrivait Jacques Ferron, au Québec, l’hiver n’est pas une saison, c’est un déluge de neige, un désert froid à se geler les dents, que hantent les blizzards.  Peu à peu, nous prenons les habitudes des marmottes et des mulots ; nous ne nous exposons plus inutilement aux rigueurs hivernales.  Encore quelques siècles et le Québec entier ne sera plus qu’une immense fourmilière.  D’octobre à mai, les trottoirs se videront : nous ne retournerons au grand air que pour l’ouverture des terrasses.  Seuls les policiers et les facteurs arpenteront  les rues  désertes  – et encore !

1.

Je me suis débarrassé de ce pyjama rayé, trop voyant…  Puis j’ai emprunté le tunnel qui passe sous le boulevard et relie l’immeuble de bureaux, où je crois bien travailler, à un centre commercial.  À la recherche de mon bar quotidien.  Après le travail, j’aime boire.  Never before five o’clock.  Toujours au même endroit.  Je suis un homme d’habitudes, un conservateur en politique comme dans la conduite de ma vie.  Dans cette métropole où j’ai suivi Virginia, je n’ai pas encore trouvé cette buvette ou cette brasserie où je m’abreuverai de 17 h à 18 h 30  – Virginia n’entre jamais avant 19 h.  En cherchant bien, en y mettant un peu de bonne volonté, je devrais trouver : je ne suis pas le seul à affectionner le whisky savouré dans une ambiance calme et feutrée   – je déteste les cruising-bars et l’atmosphère enfiévrée des deux pour un.  En fait, je suis un nostalgique de ces tavernes de quartier, où des buveurs tranquilles s’enfermaient dans leur mutisme respectif et ne se permettaient que d’inaudibles bourdonnements.  Lorsque le ton des conversations montait, j’allais boire ailleurs.

Mon tunnel me mène à un carrefour.  Une croix du chemin urbaine et souterraine m’indique diverses possibilités de consommation : à gauche, épices, fruits  et  légumes ; à droite, magasins de vêtements, drugstore, disquaire et lobby d’un grand hôtel ; droit devant, L’Oreille Bar en caractères gothiques noirs sur fond vert.  Des relents de Van Gogh et de Tintin.  Ça me plaît.  Je m’enfonce dans un couloir étroit et rougeâtre qui me rappelle un souvenir désagréable : il y a quelques mois, j’ai subi une coloscopie.  Sur un moniteur, je pouvais suivre la sonde et les sinuosités intestinales    – mêmes nuances de couleurs, et si j’approche mon œil, si je touche la paroi, mon doigt rencontre une texture soyeuse et moite.  Bizarre.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecLe bar me fait bonne impression.  Fauteuils confortables, tables basses.  Que des hommes.  Assez de clients pour ne pas se sentir observé.  Pas plus.  On porte la cravate…  Serais-je tombé sur un club privé ?  Le garçon me rassure : « Ce n’est pas un club privé, monsieur.  C’est, disons…, un club semi-privé. »  Probablement un bar d’habitués.  Ça me convient.  Je sirote et me cure les dents du bâtonnet plastifié, tout en parcourant l’Investor’s Digest à la recherche des opinions que l’un ou l’autre expert pourrait bien formuler sur les titres boursiers que je détiens.  Ces opinions sont les seules qui peuvent m’empêcher de dormir, me donner la chiasse ; il s’agit de toute l’humble fortune que je détiens.

Sous mon whisky, je lis ces caractères que les années rendent de plus en plus minuscules.  Un grand gaillard s’avance, me tend la main : « Vous êtes nouveau.  La bienvenue chez nous. »  Je viens de comprendre la raison sociale de l’établissement ;  le propriétaire sans doute : son oreille gauche manque.  Je dirais qu’on la lui a arrachée, et de façon très peu chirurgicale : un vilain moignon en lieu et place.

Douleur à une molaire.  Traitement de canal en perspective ?  Je bois un autre whisky, puis reprends mes intestins en sens inverse jusqu’à la station de métro.  Comme le disait le pédant, mais redoutable général MacArthur : I’ll be back… Sauf que lui, il n’est jamais revenu.

(À suivre…)

L’AUTEUR…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livre du Saguenay–chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecLac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

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2 Responses to L’Oreille Bar, une nouvelle d’Alain Gagnon (Premier épisode.)

  1. Dominique B. dit :

    que va-t-il se passer encore dans ces intestins douillets ? Évidemment, vous faites languir le lecteur, ce qui est une bonne chose un peu parano!!!

    Suis d’humeur volatile ce matin! Quand je vois tout ce qui me reste à ranger, j’aimerais bien me réfugier dans mes intestins, enroulée comme un foetus!!!

    Je ne sais trop pourquoi, je ne reçois que des compliments pour mon article concernant le dernier numéro de MOEBIUS. Vraiment…

    Agréable jeudi que je sens éparpillé…

    Dominique
    Demain en fin de matinée, son Altesse Rani va rendre visite à sa vété pour trois jours… Un chat dans un déménagement, c’est l’horreur pour tout le monde, surtout pour lui.

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    • Alain Gagnon dit :

      Bonjour Dominique,

      Si j’étais plus près, je prendrais son altesse en pension, le temps du déménagement. Je préfèrerais cela à un mariage royal…

      En parlant de Moebius, vous avez fait plusieurs heureux : d’une pierre, plusieurs coups !

      Bon jeudi,

      Alain

      J’aime

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