Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

Se méfier de l’auteur qui dort

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Il est par la suite amusant d’observer l’auteur qui dort.  Il est allongé, donc, sur son lit ou son canapé, ses yeux sont clos fermement, bien que quelques soubresauts viennent de temps en temps agiter les paupières – des tressaillements provoqués par les rêves, des preuves de sa vie endormie ; son abdomen se soulève lentement sous l’effet d’une respiration régulière, apaisée.  De loin, son corps ressemblerait à celui d’un gisant, d’un homme qui sommeille, d’un guerrier au repos ; l’ensemble est calme, rien ne bouge.  Approche-toi, cher ou pauvre lecteur, approche donc :  il dort, tu ne le réveilleras pas.  Approche et de tes yeux tu devineras un spectacle amusant avant d’être inquiétant.  Au milieu de ce corps qui illustre parfaitement la quiétude absolue, quelque chose s’agite.  Sur son torse, alors que ses bras son délicatement repliés comme ceux des morts, tu devines des frémissements, d’abord infimes et, non, tu ne rêves pas :  ses doigts bougent !  Mus par les gestes qu’ils enregistrent le jour, ses doigts sont en train de s’agiter, comme sur un piano, comme sur un clavier, de petits gestes vifs, frénétiques, presque obsessionnels.  Ses doigts tapent.  Ses doigts écrivent comme s’ils ne pouvaient pas s’en empêcher et, en voyant cette personne ainsi, on pourrait croire à quelque sortilège qui le rendrait mécanique, robotique, étrange ; il n’a plus rien d’humain.

Que se passe-t-il en lui ?  L’écriture a-t-elle pris possession de son inconscient autant que de son corps ?  Est-il en train de rêver qu’il écrit, ou est-il simplement dans un sommeil paradoxal où les gestes du jour s’impriment mécaniquement sur l’immobilité nocturne, comme ces chiens qu’on voit rêver en agitant les pattes, en poussant quelque soupir ?  Il ne s’en rend pas compte et le spectacle qu’il offre ainsi montre bien à quel point sa vie se résume.  À écrire.  À taper.  Les doigts pareils à des marionnettes malicieuses qui se libèrent la nuit pour écrire des romans qui jamais ne se lisent, qui jamais noir sur blanc n’impriment leurs affaires.

(…)

L’ensemble de ces danses, de ces fonctions digitales est propre à chaque auteur, à chaque clavier, selon qu’on soit de l’école Qwerty ou Azerty, grands maîtres devant l’éternel écran ; mais il est presque certain que chaque auteur, secrètement, rêve d’avoir des doigts en plus, une main cachée pour écrire non plus vite, mais avec plus de fluidité, une aisance absolue, écrire comme on respire.  N’être que doigts sur le clavier.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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