Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

Du bon usage des devises nationales

La mondialisation a très certainement des côtés positifs, nul ne le nie vraiment. Mais au premier rang des ravages, tout de même nombreux, que produit sachat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec progression désordonnée aux mains du capitalisme sauvage il y a sans l’ombre d’un doute l’érosion des identités nationales. Celles-ci n’apparaissent plus, de nos jours, que comme une manière particulière de vivre ensemble. Comme si l’histoire commune avait produit, presque chimiquement, ce précipité d’habitudes, de souvenirs et d’idéaux partagés qui colore toute société, quelle qu’elle soit. Mais la clé de la pérennité des peuples réside peut-être dans le message que livre encore leur devise nationale, souvent depuis des siècles. Et quiconque fait sien le terrible bon mot : « un pays dont la devise est je m’oublie » ne fait jamais que reprocher au Québec contemporain de n’être pas à la hauteur de sa devise, peu importe le sens que, par ailleurs, il lui donne.

Une analyse rapide de certaines devises nationales s’avère un exercice très instructif.

 L’ensemble impérial

Il n’est sans doute pas insignifiant que deux des rares pays qui ont conservé une devise en latin soient les États-Unis et le Canada. La raison de chacun n’est sans doute pas la même, mais le latin, c’est d’abord la langue de l’empire qui a donné naissance à l’Occident. Et c’est encore la langue officielle, malgré les accommodements raisonnables de Vatican II, de la religion qui lui a succédé, religion romaine, mais prétendument « universelle », comme le dit son qualificatif grec de « catholique ».

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec Aussi n’est-il guère étonnant que le mot capital de la devise américaine soit celui qui renvoie à l’unité : « E pluribus unum », littéralement : « À partir de plusieurs un seul ». C’est l’unité qui caractérise tout empire véritable, fût-il fait d’une multiplicité et de l’harmonie de différences, comme le dit la formule qui est bien, à cet égard, la trace historique de la naissance de ces états qui se proclament unis. Ce constat fondateur, justement parce qu’il est fondateur, parce qu’il est une devise, est aussi en même temps un idéal, un projet qui se transcrira par ce qu’on a appelé, à la fin du XIXe siècle et en anglais « melting pot ». Au milieu des années cinquante, cette devise fut remplacée par celle, en anglais, ajustement populaire à la Vatican II, que l’on voit encore sur la monnaie américaine, accompagnée de « Liberty » : « in God we trust ». On pourrait ironiser à ce sujet et remarquer qu’elle est décidément bien placée, cette devise. Puisque s’il y a un  dieu auquel croient les Américains, c’est bien le numéraire. On pourrait aussi constater que le « pluribus » de la devise latine s’est réfugié, paradoxalement, dans l’unité divine, ce pays par excellence de toutes les sectes étant sans doute aux prises avec une véritable explosion des croyances, toutes plus individualistes les unes que les autres. L’empire a d’ailleurs contaminé de ce virus l’ensemble du monde occidental : nos religions sont maintenant des buffets syncrétiques où chacun prend à loisir ce qui fait son affaire dans telle ou telle religion « révélée » et rejette le reste, c’est-à-dire tout ce qui serait trop contraignant pour l’individualisme hédoniste qui nous tient lieu de morale. Et au besoin, on s’en invente une sur mesure, de religion. Et nul besoin de lui trouver une formule, de la mettre en mots, puisqu’il n’est pas question d’essayer de la transmettre à quiconque : elle reste d’usage strictement privé.

La devise du Canada, elle, ne connaît ni dieu ni pluriel originaire. Elle ne repose que sur un plat constat géographique qui vante l’étendue : « A mare usque ad mare ». D’une mer à l’autre, je suis là, je m’étends, j’occupe le terrain et cela me suffit. Vous me direz qu’il est grand, le terrain, et que l’occupation du territoire est aussi un idéal. Certes, mais je ne puis m’empêcher de penser, quant à moi, que cette simple évidence érigée en idéal trahit aussi l’emprise coloniale. Ne voit-on pas qu’elle singe, en effet, la formule selon laquelle, sur l’empire de Victoria, « le soleil ne se couche jamais » ?

 Du droit divin à la république des hommes

Si la Terre idéalement unifiée avait à se trouver une devise, nul doute qu’elle pourrait prendre celle des États-Unis des origines, même si elle ne pourrait sans doute pas parler latin. Mais il faudrait sans doute au constat que ferait ainsi sur lui-même un improbable gouvernement mondial – on peut rêver – ajouter quelque chose de plus dynamique, l’injonction d’un futur, par exemple, un idéal sans cesse à réviser.

Oublions donc les devises-constat, celle de la Belgique (« L’union fait la force »), celle de la Suisse (qu’Alexandre Dumas a traduit de son latin original pour en faire le chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec« Un pour tous, tous pour un » de ses mousquetaires), dont on pourrait remarquer, soit dit en passant qu’elles reprennent toutes deux à leur manière l’injonction américaine. Oublions aussi celle des Pays-Bas, même si elle est au futur et en français : « Je maintiendrai ». Oublions-la plus lentement toutefois, d’une part parce qu’elle est, somme toute, assez proche de celle de notre Québec, d’autre part parce qu’elle propose de durer à ces pays trop bas que la mer sans cesse menace d’engloutir, et surtout parce qu’elle nous parle d’un temps où le français était encore la langue universelle au moins des monarchies d’Europe (« Dieu et mon droit » disent, en français, les armoiries britanniques). J’avouerai, en outre, que j’ai une tendresse particulière pour l’auteur de cette devise, Guillaume d’Orange dit « le taciturne », père de la Hollande telle que nous la connaissons, parce qu’il a aussi dit, et toujours dans un français remarquable : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer. » Je suis sûr, mes frères, mes sœurs, que par les temps qui courent, je ne suis pas le seul à m’en donner un coup de fouet salutaire quand m’accable le sentiment de « l’inutilité théâtrale (et sans joie) de tout », comme disait le surréaliste Jacques Vaché.

La devise qui nous parle le plus, ces temps-ci, c’est, me semble-t-il, celle de la République française. C’est en tout cas celle qui, depuis plus de deux siècles, combine ce qui est, heureusement, un constat, du moins pour nous occidentaux : «Liberté » (malgré les petits coups de canif qu’a donnés dans son étoffe notre calamiteux gouvernement actuel) et ce qui est soit une pétition de principe soit un idéal à jamais inatteignable, comme en fait foi l’histoire de l’humanité : « fraternité ». Entre le simple constat et le rêve extravagant, la partie centrale de cette devise est, à n’en pas douter, ce qui motive bien des mouvements sociaux et politiques à travers le monde, depuis les indignées d’Espagne et d’ailleurs, jusqu’aux étudiants du Québec et peut-être demain d’ailleurs aussi : « égalité ».  Encore faut-il préciser que nul n’aurait la folie de vouloir en faire un constat : une égalité absolue serait impossible et surtout invivable parce qu’elle effacerait toute différence (de capacités, de chances, de mérites : oui, tout cela existe).

Mais, du moins, pourrait-on, en visant cet idéal-là qui manifestement inspire bien des gens actuellement, tenter de retrouver l’idéal grec de la tempérance, de la mesure, qu’a anéanti la folie américaine dont nous sommes tous affectés, et décréter, par exemple, que nul écart de salaire ou de revenu ne devrait jamais dépasser une certaine proportion.

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Prométhée de Gustave Moreau

Les dieux grecs, eux, punissaient joliment leurs fidèles pour une ubris bien moins folle que celle de nos ploutocrates, vautrés année après année, et comme larrons en foire, dans des salaires insensés agrémentés de primes obscènes !

Et pour votre foie, monsieur le président-directeur général, un petit vautour, peut-être ?

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (1997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québeccollection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.  De plus, il vient de publier Apophtegmes et rancœurs, un recueil d’aphorismes, aux Éditions Le Chat Qui Louche.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


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2 Responses to Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

  1. Reynald Du Berger dit :

    « ….aux mains du capitalisme sauvage….  » j’observe les rues de Montréal et je n’y vois pourtant que du socialisme sauvage. Vous y voyez autre chose? Mais ah voilà! vous et moi, on n’a pas les mêmes lunettes.

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  2. Reynald Du Berger dit :

    Les deux pays d’Europe qui ont le plus souffert sont la Pologne et la Hongrie. J’y ai des amis. L’un deux, réfugié en France en ’56 , m’écrivait récemment … « Ayant connu un soulèvement véritablement populaire en 1956 et un cirque populiste en 1968, je n`ai jamais pu imaginer qu`au Québec on puisse embarquer dans une révolte bidon semblable!

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