Rétrospective : Chronique des idées et des livres…

Des idées et des livres, par Frédéric Gagnon

I

Frédéric Gagnon

Je n’ai jamais trop su qui j’étais.  Vous, savez-vous qui vous êtes ?  Grave question dont la réponse aurait dû, logiquement, précéder tous nos actes.  Mais les hommes s’affairent sans avoir découvert leur véritable nature, et en un sens on ne peut les blâmer : l’humanité aurait sans doute disparu s’il lui était impossible d’agir sans posséder la clef de l’énigme.  On pourrait croire, toutefois, qu’en jouissant d’un certain confort, en voyant l’essentiel assuré, nous consacrerions une bonne partie de notre temps à la recherche de notre véritable Moi.  Mais tel n’est pas le cas, même chez les plus réfléchis.  Nos besoins de base satisfaits, nous sommes assaillis par mille autres désirs.  L’un aimera démesurément les femmes, l’autre sera ambitieux ; l’un recherchera le pouvoir, tel autre sera la proie d’une passion dévorante pour l’argent.  On peut se demander si l’existence n’est pas un immense divertissement dans lequel nous cherchons désespérément à nous éviter.  Y aurait-il comportement plus sage que celui de l’homme qui s’enferme dans sa chambre pour entreprendre le plus important  des voyages, celui qui mène jusqu’à soi ?  Il me semble que celui qui lit, ou qui écrit, est cet homme seul dans sa chambre qui s’efforce d’accéder à lui-même.  L’expérience de la littérature, tout comme celle de la philosophie, est en réalité un exercice de spiritualisation – que nous lisions des vies de saints ou les écrits les plus sombres, les plus nihilistes.  Nous sommes peut-être les fragments d’une réalité métaphysique ; peut-être sommes-nous les ultimes rejetons d’une chaîne de hasards qui ont pour substance la matière ; mais d’une façon ou d’une autre, nous ne pouvons nier que nous sommes des consciences réfléchies ; or la littérature représente l’occasion de mieux comprendre ce que nous sommes comme esprits, en tant qu’êtres de désirs et de pensée capables d’imaginer l’infini.

II

Je n’ai jamais pu me résoudre, pour ma part, à ne voir dans ma personne  que la somme de mes actes.  Il doit y avoir, tout au fond de moi, quelque chose comme un caractère intelligible qui explique mes actions, mes pensées, l’ensemble de ma vie.  Ce caractère, en un mot, serait un destin.  Mais une certaine obscurité, liée à l’existence, me porte à croire que la source de mon être n’est pas la pure raison : ma réalité phénoménale ayant toutes les apparences du rêve, j’en déduis que ma réalité métaphysique est celle d’un dormeur (mais je ne suis qu’un personnage dans votre propre rêve, qui est votre perception du monde).  Or des messagers surgissent qui ont pour mission de nous éveiller.  Il est arrivé qu’un être jeune, sans expérience, me tienne des propos remplis de sagesse.  J’ai cru qu’une partie inconnue de mon esprit s’adressait alors à moi pour que j’échappe au songe – car au-delà du caractère intelligible, du dormeur, nous sommes déjà des éveillés : une partie de notre esprit, par-delà l’ego, les formes et toutes nos élucubrations, est pur éveil ; il s’agit là d’une vacuité qui serait dans nos vies une divine surprise.

III

Parfois inconscients de ce qu’ils font en réalité, les grands écrivains tissent des toiles dont les symboles sont autant de voies vers notre véritable nature.

J’ai l’impression que l’amour d’Ulysse pour Pénélope représente une longue fidélité de l’espèce à la meilleure part d’elle-même ; qu’Ithaque n’est chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecrien d’autre qu’une terre d’éveil où nous goûterions les fruits  authentiques de l’esprit ; que les prétendants sont tous ces faux moi que la personnalité royale doit écarter ; que toute méditerranée, en somme, est intérieure, et que nous ne rencontrons jamais que les cyclopes et les dieux que renferme notre âme.

Il en va ainsi de toute grande œuvre littéraire : leur auteur nous propose un cryptogramme dont l’intelligence nous ouvrirait les portes de ce royaume des cieux qui est en nous.  Mais attention, la raison calculante ne suffit pas à la résolution de l’énigme  : la compréhension des meilleurs textes exige une conversion du regard, tout comme la perception de l’anamorphose d’un crâne, dans un célèbre tableau de Holbein le Jeune, exige une transformation du point de vue.

On pourrait croire qu’il en va autrement de la philosophie.  Mais qui ne voit qu’une œuvre philosophique vaut bien au-delà de ses chaînes de déductions ?  Elle devrait provoquer en nous un choc salutaire qui nous rappelle à notre condition transcendantale.  Le principal, dans notre rapport aux philosophes, est-il de nous souvenir des catégories de Kant et d’Aristote ?  Le vrai but de la philosophie n’est-il pas de nous apprendre que notre patrie est à l’extérieur de la caverne, en ce monde où brille le véritable soleil ?  Au-delà d’un système dont on peut douter, le cogito ne doit-il pas nous ramener à l’expérience de notre réelle nature, qui est de part en part esprit et pensée ?

IV

Ayant le goût des énigmes, des symboles et des chasses subtiles, j’acceptai avec enthousiasme quand Alain Gagnon me demanda de tenir une chronique dans le magazine du Chat qui louche.

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Minerve

Vous retrouverez chez moi, chers lecteurs, des critiques et des comptes-rendus d’œuvres littéraires.  Je parlerai de classiques, de classiques de demain, de livres injustement oubliés, de mes engouements et de curiosités.  À l’occasion, j’aborderai également des ouvrages de philosophie, des essais qui portent sur la politique et d’autres sujets ; je présenterai des mouvements de pensée ; et parfois, mais pas trop souvent, j’exprimerai dans un article mes propres opinions sur un thème qui me préoccupe.  Il s’agira donc bien de livres et d’idées ; mais de grâce, lecteurs, n’attendez pas de ma modeste personne et de mes écrits des éclaircissements sur votre Moi véritable ; plus humblement, je m’efforcerai, en général, de vous aiguiller vers des auteurs qui eux, je le crois, peuvent vous mettre en chemin vers votre réalité métaphysique ou phénoménale (qui elle aussi, il faut bien l’admettre, a son importance).  Il m’arrivera, cela va de soi, de parler de textes pour leur seule beauté : le beau style manifeste une harmonie supérieure de l’esprit, que cet esprit soit canaille ou dévot.  Par ailleurs, n’ayez crainte, je ne me servirai pas de romans ou de poésies comme simples prétextes à des divagations semblables à celles d’aujourd’hui : il m’arrivera de parler de tout autre chose, m’abandonnant aux charmes et idées de mes auteurs préférés.  Toutefois, j’ai cru bon de préciser, aujourd’hui, le sens d’une quête, tout effort n’ayant de sens que par rapport à un but, qu’il s’agisse de la recherche d’intelligibilité d’un chroniqueur ou de celle du célèbre poisson par un vieux pêcheur cubain.

Enfin, je suis heureux de me retrouver parmi vous, et j’espère que vous trouverez quelque profit à me fréquenter.  Qui sait, chers lecteurs, ensemble peut-être parviendrons-nous à éveiller ce dormeur qui invente un monde que nous sommes loin de comprendre.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Québec, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Montréal.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

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8 Responses to Rétrospective : Chronique des idées et des livres…

  1. luc lavoie dit :

    Bonsoir à vous Frédéric.

    J’en suis certain, j’aurai un réel plaisir à vous suivre à travers votre chronique qui s’annonce déja des plus intéressantes. Peut-être qu’avec vos idées et suggestions de lecture, je pourrai niveler ma propre route et la rendre un peu plus carrossable. Aplanir les obstacles qui la rendent pénible est parfois nécessaire.
    L’intériorité essentielle appelle tout être sur cette terre. Apprenons en déceler chacun des signes

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  2. Jean-Marc Ouellet dit :

    Voilà un texte d’un immense intérêt. Riche, et plein de promesses. Notre quête d’intériorité exige des pauses, des moments dédiés à la réflexion. Sans rien pour nous guider, cette recherche risque de s’engouffrer dans un brouillard incertain. Les livres brassent les idées, mais il faut avoir accès aux bons. Il y en a tant. Vous serez un bon guide, monsieur Gagnon. Je le sens. J’ai hâte de lire votre prochaine chronique. Et les suivantes…

    Jean-Marc O.

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  3. frederic0566@hotmail.com dit :

    Merci, messieurs, pour vos beaux commentaires. J’espère que mes chroniques seront à la hauteur de vos attentes.

    J’ai également hâte de vous lire à nouveau, monsieur Ouellet.

    Frédéric Gagnon

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  4. pierre patenaude dit :

    Bonsoir,
    J’aime votre discours sur le rêveur. Imaginez ! se réveiller dans le rêve d’un autre, comme j’ai lu chez l’Argentin.
    pp.

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  5. frederic0566@hotmail.com dit :

    Merci d’avoir pris la peine de me lire, monsieur Patenaude.

    L’Argentin, c’est Borges ? Je ne connais pas ce texte (ou je l’ai oublié).

    Frédéric Gagnon

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  6. pierre patenaude dit :

    Oui, je vais le retrouver et vous donner la référence d’ici peu. Ce sera enrichissant de vous lire. Aujourd’hui je lis, dans le cadre des classiques des sciences sociales (Jean-Marie Tremblay), Refus global &Projections libérantes.
    Bonne fin de journée dans les livres où exhulte la vie.

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  7. pierre patenaude dit :

    Bon matin,
    J’ai trouvé, le texte de Borges dans Fictions: Les ruines circulaires. Mais il y en a d’autres où le rêve est.
    pp

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