Une nouvelle de Richard Desgagné…

Iso dans la maison

La maison avait toujours été là, sur la colline, juste au-dessus de la cime des bouleaux, une maisonchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec blanche, inhabitée depuis belle lurette, au point que même les vieux ne se souvenaient plus à qui elle appartenait ou par qui elle fut habitée.  Certains jours, on s’y rendait en famille pour contempler cette architecture inhabituelle.  Elle était haute et grande, entourée d’une galerie à tous les étages ; on comptait jusqu’à douze fenêtres par palier en façade.  Grand-père disait que c’était une maison de fous, bien trop immense pour une famille normale, qui y perdrait un membre trop soucieux d’inventorier ses trésors ; on sait que des placards s’ouvrent parfois sur des mondes étranges.  Chez nous, on vit protégés de tout maléfice, même au risque d’y perdre une part de son âme.  Je peux l’admirer : quelque chose me rend léger comme l’air.  Iso, à mes côtés, soudain serre ma main trop fort, tant elle est émue à la vue de cette maison silencieuse sur la colline.

            Une immense porte juste à l’avant, au milieu et ouverte.

            – Nous n’entrerons pas, il y a du danger, une gueule béante ne montre que des dents et ce noir au sein duquel on aimerait bien couler.  Tu me crois, Iso, si je te dis que j’ai vu Pancrace disparaître dans cette bouche appétissante ?

Elle préfère ne pas répondre et s’avancer encore, ne se souciant pas de savoir si je la suis.

– Il est entré pour ne jamais ressortir.

            – C’est parce qu’il était trop curieux et qu’il n’a pas su s’arrêter à temps ; moi, je suis intelligente, de bon sens, et je n’ai pas peur.

            Comme s’il suffisait de ne pas avoir peur pour continuer à vivre en toute sécurité !

            – Moi, je n’avance plus parce que je suis aussi intelligent.

            – Pouah ! qu’elle fait avec le joli dédain de celle qui peut tout.

            – Une fois là-dedans, que feras-tu ?

            – Qu’est-ce que tu ferais, toi, dans une maison que tu ne connais pas ?

            – Dans une maison normale, tu veux dire ?

            – Tu te promènerais en palpant les murs, avec une lampe de poche, voilà ce que tu ferais.  Et tu reviendrais te planter sur la galerie pour contempler le coucher de soleil.  Sans plus d’histoire.

            – Écoute-moi, Iso, ce n’est pas une maison comme les autres ; c’est une avaleuse, un puits sans fond, une dévoreuse d’espérance !

            – Ridicule !  Tu permets que je rie ?

            Et elle rit à s’en décrocher la mâchoire.  Elle s’avance et s’assied sur une marche ; je fais comme elle, dans l’espoir de la convaincre.

            – Une maison, mon petit Julo, est un havre de paix ; si tu ne crois pas cela, inutile de continuer à vivre.  Tu me suis ?  C’est comme une mère et une mère ne dévore pas ses enfants.  Voilà.

            – Des mots, Iso, des mots.  J’ai vu Pancrace disparaître, tu ne peux rien contre cela.  Il t’arrivera la même chose.  Moi, je n’entrerai pas.

            – Attends ici, je ne t’en voudrai pas, tu sais.

            – Qu’est-ce que je ferai si je t’entends crier au secours ?

            – Comme tu l’entendras.

            Je ne pouvais plus rien tenter.  Elle est entrée.  J’ai attendu de longues heures en me morfondant.  Elle n’est pas revenue.  Je n’ai pas été capable d’entrer à mon tour pour la chercher.  À l’abri dans un arbre, j’ai espéré encore, comme un pauvre idiot.

            Tard dans la nuit, dans une fenêtre, j’ai aperçu une lumière qui m’a permis de voir des murs recouverts de tableaux anciens ; une ombre s’est avancée, a regardé dehors, puis s’est éloignée.  Je suis toujours là et j’écris.  J’ai une photo de la maison entre les mains, j’essaie de comprendre ce qu’elle a de si mystérieux.  Quand le soleil se lèvera, je partirai.

            – Julo, Julo, où es-tu ?

            – Iso, tu es vivante ?

            – Bien sûr que je suis vivante !  Descends de ton arbre.

Je la vois, devant moi, et elle sourit.

– Tu croyais que je ne reviendrais pas, hein ?  J’ai visité la maison, il ne s’est rien passé.  On peut entrer si tu veux.

            – Non.

            – Il n’y a rien là-dedans, même pas le cadavre de ton ami.

            – Ce n’est pas vrai, j’ai vu des tableaux sur les murs et une ombre qui s’est glissée jusqu’à la une fenêtre du salon.

            – Tu divagues, Julo, il n’y a rien, je te dis.  C’est une maison comme les autres.

            – J’ai aperçu une ombre par cette fenêtre.

            – Impossible, mon petit Julo.  Il n’y a personne là-dedans.  C’est juste un peu humide et ça sent la crotte de souris.

            Elle rit encore une fois.  Moi, je quitte les lieux.

            – Où elle est cette maison, hein ?  Regarde derrière toi.

            Je me retourne vers la maison blanche avec ses galeries et ses fenêtres.  Il n’y a plus rien.  Iso me regarde en souriant de toutes ses dents blanches.  Puis elle commence à disparaître, elle aussi, petit à petit.  Je vois encore sa belle tête de fille espiègle et, soudain, ses yeux s’envolent comme des oiseaux.  Je reste seul.  Je ne bougerai plus.  J’attendrai.

Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 

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