Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

Pied de nez !

Cher Chat,

Ce matin, au pied levé, comme à mon habitude, j’ai été mettre mon nez dans le cou de monchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec dernier-né.  Je raffole de cette odeur que le sommeil acidule.  Là, à la racine des cheveux, dans le petit creux encore poupin de la nuque, fermentent pendant la nuit toutes les fragrances de mon petit.  C’est là que loge mon cœur de mère, l’odeur de sa peau comme pied-à-terre, alors qu’une petite rosée nocturne y perle encore.

Les odeurs d’enfance sont terriblement bavardes quand on leur prête le nez.  Tandis que celles de mon fils, sur le pied de guerre, commencent à s’incarner (mon cadet est un artisan-parfumeur de plus en plus créatif en grandissant !), les miennes se souviennent d’hier avec une facilité déconcertante.

Je n’ai qu’à sentir pour sauter à pieds joints dans mon passé.  Mes bouquets racontent surtout des ambiances, comme si les odeurs imprégnaient avant tout des moments particuliers.  C’est souvent aussi en respirant la nature que les images ressurgissent, peut-être à cause de la sensation de liberté qui l’accompagne : l’haleine iodée des criques bretonnes et mes premiers baisers salés, l’arôme plus épicé de la bouse de vache qu’on inspirait à plein fou rire en dévalant à bicyclette les chemins de campagne de l’Artois ou celui plus récent de la chanterelle qui infuse les tapis de feuilles d’érable quand l’été fait un pied de nez à l’hiver.  Le parfum de mon Québec à moi.

Je ne mourrai pas en odeur de sainteté.  Mon nez a péché d’exhalaisons en exaltations, je le confesse.  C’est que les souvenirs olfactifs font de belles histoires !  N’avez-vous jamais, cher Chat, retrouvé le souvenir de quelqu’un de cher dans le sillage d’une inconnue ?  Sans crier gare, il est de ces parfums qui déterrent parfois de pied en cap nos vieilles romances.

Les sensations olfactives sont les seules à être capables de réveiller des souvenirs profondément enfouis.  Ma mère portait Opium d’Yves Saint Laurent, bien avant que j’aie l’âge des souvenirs.  Et cependant quand je le croise au hasard de mes pérégrinations olfactives, c’est comme s’il libérait mes tendres années que le temps a pourtant prises en otage.  Il me raconte ma tête si petite dans son cou, ma menotte autour de son doigt comme autant de confidences qui prennent mon nez pour oreille.

J’ai récupéré, à la mort de ma grand-mère, le vieux buffet de sa salle à manger.  Parfois, j’ouvre la porte et l’encaustique m’illusionne.  Je la retrouve instantanément, mon aïeule, dans l’odeur de cire où elle a laissé son empreinte.

L’odorat est un sens de « mise en mémoire ».  Je porte le même parfum depuis vingt ans.  Il a bon pied bon œil ; il me précède.  S’il me coupe souvent l’herbe sous le pied en arrivant avant moi, ce n’est pas lui que l’on sent, mais bien moi.  Il fait juste courir ma rumeur en chuchotant ses notes gourmandes.  Ainsi, avant même d’apparaître, je déploie mes volutes.  J’enfume.  Qu’on me respire pour pouvoir mieux me désirer.  Car, vous le savez bien, vous, le Chat, que les affaires de désir ont lieu avant tout dans le nez.  La fumée de cigarette n’est-elle pas une torture pour celui qui vient de renoncer au tabac ?  L’arôme du café ne tire-t-il pas du lit même les pieds gauches ?  L’odorat ne vous démange-t-il pas quand vous passez devant une boulangerie ?  Il paraît même que l’odeur d’une tarte aux pommes tout juste sortie du four est un atout pour mieux vendre une maison.

Les odeurs nous font du pied continuellement.  Moi-même, quand j’ai tourné les talons, je suis encore là.  Car si mon parfum me devance, il s’éclipse toujours après moi.  À petits pas feutrés.  Sans déranger trop longtemps.  Loin de moi l’idée de harceler la narine.  Je n’aime pas les odeurs de scandale.  Et puis à se parfumer d’arrache-pied, on masque son essence, non ?  N’est-ce pas aux peaux d’exacerber un même parfum pour qu’il devienne multiple ?  Pourtant, aujourd’hui, on préfère tomber dans le flacon et sentir tous pareil.  L’odeur serait-elle devenue un tabou social ?

Comme il est un peu tard, cher Chat, pour transpirer sur ce nouveau questionnement, je vous laisse faire le pied de grue et attendre au pied de la lettre mes prochaines émanations.

Sophie

Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)

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8 Responses to Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

  1. Jean-Pierre Vidal dit :

    Quel adorable texte, au sens propre d’adorable: il me rappelle ces délicieux petits textes, souvent écrits par des moines qui en faisaient une sorte de prière — ô Rabelais — où l’on chantait le pain, la fraise, un objet, un rayon de soleil, que sais-je encore. Je n’arrive malheureusement pas à retrouver le titre de ces textes publiés en séries dans les années soixante: éloge, célébration, quelque chose comme ça.
    En tout cas, moi, votre texte me fait revenir en narine, sans doute par sympathie, cette odeur particulière de mon village catalan où sous un soleil de plomb fondu s’épanchaient des parfums de vigne et d’asphalte sous l’allée de platane ancestrale, mêlés à l’odeur, imperceptible mais capitale, d’un chien qui dort de tout son long en plein milieu de la route, comme seuls les chiens du midi — qui s’appellent tous Diane et sont donc toutes des chiennes, mais si mais si — ont l’outrecuidance ou l’insouciance souveraine de le faire.
    Merci et bravo!

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    • Sophie Torris dit :

      Merci Jean-Pierre! Je me sens toute chose comme si le compliment était bien trop grand pour moi! C’est que voyez-vous, j’ai encore bien du mal à vivre en ascète. Je croquerai toujours mieux la fraise que je ne la chanterai. Votre réponse sent tellement bon. Je suis grisée!

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  2. Stéphane dit :

    Bonjour, chère Sophie,

    Nobody n’ose or nose or knows…Quant à moi, je me sens plus à mon avantage lors d’un tête-à-tête ou bien d’un nez à nez avec une rose, sur un chemin de prose, plutôt qu’une rencontre olfactive du troisième type avec le poil luisant d’un putois de passage.

    C’est qu’il y a, ici-bas, des fragrances entêtantes qui se dilatent dans le hanap du jour…

    Certes, comme tout le monde le sait, l’argent n’a pas d’odeur, soit, mais le talent porte vers les nues l’effluve de Sophie. Seraient-ce ses parfums de sagesse qui nous laissent une poussière de paix dans le regard ?

    Parfois, les écrivains tutoient les anges.

    Bravo pour ce billet parfumé d’humour et de poésie. Merci !

    Stéphane le Chambérien ( j’ai changé de niche.)

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    • Sophie Torris dit :

      Merci Stéphane le poète… »Le talent qui porte mon effluve aux nues »…C’est vous qui êtes un ange de m’encenser de la sorte. Je suis bouche bée…nez bé?

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  3. Stéphane dit :

    C’est plus juste ainsi ! Je me suis pris le pied dans la narine.

    Nobody n’ose or nose or knows… Quant à moi, je me sens plus à mon avantage lors d’un tête-à-tête ou bien d’un nez à nez avec une rose, sur un chemin de prose, plutôt qu’au cours d’une rencontre olfactive du troisième type avec le poil luisant d’un putois de passage.

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  4. Anonyme dit :

    Mes odeurs à moi sont celles de ma jeunesse des champs de bleuets lorsque toute jeune ma grand-mère me faisait découvrir les odeurs de nos forêts. L’odeur du petit thé des bois,des rosiers sauvages mêlée à celle des bleuets et des punaises que l’on écrasaient en ramassant le petit fruit par un soleil de plomb. C’est vrai que nous avons une fabuleuse mémoire olfactive. Merci pour ce magnifique texte!
    Caroline

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    • Alain Gagnon dit :

      Très juste, Caroline.
      Et salutations !

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      • Sophie Torris dit :

        Merci Caroline! C’est drôle, moi aussi, c’est avec ma grand-mère que j’allais à la cueillette. On ramenait des plein sacs de mûres. Elle en faisait des confitures dans des grandes bassines en cuivre. Aujourd’hui, je cultive un bleuet! Mon fils! Premier descendant saguenéen d’une longue lignée de petits bleuets avec qui j’irais à la cueillette quand je serai grand-mère…

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