Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

 On connaît la chanson

Cela commence par le touriste universel qui prétend toujours avoir tout vu et vous reprend sèchement quand vous vous extasiez avec votre naïveté dechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec néophyte. Quand, par exemple, vous le croisez sur le Pont Charles, il vous lance spontanément : « Prague, maintenant, c’est rien ! Si vous aviez vu cette ville il y a dix ans ! Aujourd’hui, c’est Budapest qu’il faut voir : les touristes ne l’ont pas encore envahie. » Et si jamais vous le rencontrez à Budapest, avec le sentiment réconfortant d’être enfin vous-même « tendance », il vous vantera Kuala Lumpur. Quand bien même il n’aurait vu la ville que sur Internet.

Nous sommes assurément, pour diverses raisons auxquelles les réseaux sociaux ne sont certainement pas étrangers, à l’ère du « moi aussi ». On ne peut ouvrir la bouche, même simplement pour répondre à une question sur ce qu’on devient, sans qu’aussitôt l’interlocuteur vous coupe pour dire « moi aussi » et partir dans une énumération à n’en plus finir de ce qu’il ou elle a fait aussi bien que vous et même, en fin de compte, mieux que vous.

Le Moi contre la masse

C’est une question de survie : la société de masse nous rend tous si insignifiants que dès qu’un piédestal quelconque nous est offert, nous y grimpons allègrement. Quitte à bousculer les autres pour y parvenir. Nous nous dressons continuellement sur nos ergots pour lancer un cocorico un peu pathétique dans son impatience. Et son impuissance surtout.

Le fin du fin, c’est de présenter son expérience individuelle la plus spécifique, la plus particulière, comme une illustration, modeste, mais exemplaire, d’une généralité dont on se donne, du même coup, le prestige et la force. On joue ainsi sans trop d’effort sur les deux tableaux : l’intime et le commun, le singulier et l’universel, le moi et l’autre.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecJ’ai été élevé au pays de l’invective plus ou moins tempérée par l’élégance ou l’inventivité verbales. Ma folle jeunesse trotskiste a été bercée par les flamboyants « laquais du capital » et autre « crapule stalinienne », quand ce n’était pas par la biblique « vipère lubrique » à une époque pourtant où l’ineffable DSK ne promenait pas encore aux quatre vents son rut incontrôlable. Et par-dessus tout ça, trônait la voix, ô combien rhétorique, du Général dénonçant « tout ce qui grouille, grenouille et scribouille ». Maintenant bien enraciné au pays de la grenouille bleue, puis de la grenouillère, où depuis quelque temps je scribouille allègrement, de Gaulle m’est revenu aux oreilles comme la malédiction d’un Commandeur m’accusant de trop grouiller. Mais la foncière gentillesse des gens de ce pays, leur étonnant respect de l’autre se sont trouvés coïncider pour moi avec la bonne volonté un peu naïve qui semble aujourd’hui vouloir envahir la planète et qui, en tout cas, se répand dans les réseaux sociaux en concurrence avec la haine et la bêtise les plus nues. Je ne parierais pas, quant à moi, sur la victoire finale de la bonté et de la gentillesse, mais c’est sans doute mon problème. Et c’est une autre histoire.

Toi aussi !

Quoi qu’il en soit, et j’en reviens à mon sujet que je n’avais quitté qu’en apparence, la façon qu’on a, de nos jours, de déconsidérer l’adversaire ne consiste pas à l’agonir d’injures, mais plutôt à le renvoyer à la masse d’où il n’aurait jamais dû oser sortir. La tactique est assez proche de ce qu’on appelait autrefois « l’amalgame ». Pratiquer l’amalgame, c’était alors attribuer à celui qu’on voulait déconsidérer les opinions extrêmes du moins fréquentable de tous ses comparses.

Certes, désormais mes amis de droite (j’en ai) ne m’accusent pas d’être un dangereux gauchiste, mais ils restent très prompts à renvoyer toute opinion qu’ils disent « sinistre » (depuis qu’ils ont appris que c’était le mot latin pour « gauche ») au cliché éculé qu’elle n’est peut-être pas toujours. Et j’avoue être tombé moi-même dans ce travers plus souvent qu’à mon tour. Le mot de César à Brutus qui, parmi d’autres, l’assassine, ce « Toi aussi, mon fils ! » insistait surtout sur la filiation adoptive, cette relation particulière qu’entretenait le tyran avec celui qu’il avait librement choisi comme membre de sa famille. Aujourd’hui quand le « moi aussi » maladif cède la place au « toi aussi » agressif, ce n’est pas pour distinguer, quitte à reprocher cette distinction, c’est pour fondre, noyer dans un tout plus vaste, une conspiration ou un achat de groupe. On vous efface ainsi d’un « on sait ben, vous autres…». On efface l’individualité de votre voix dans un concert en forme de scie : « on connaît la chanson ! »

Mais c’est que nous sommes en lutte pour la survie du moi : tout dialogue nous est interdit, nous sommes des fous des soliloques adverses : « moi chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecaussi », c’est « moi surtout » et « toi aussi », c’est « toi itou ». Moi Tarzan, toi Jane : moi seul, toi dans les autres.

C’est ainsi que nous communiquons, comme la cuisine communique avec le salon. Spatialement. Et au plus fort la poche du droit à la parole.

Voilà, vous êtes prévenus, si vous me rencontrez à Pékin ou à Sainte-Ingénue de la Toundra, ne vous risquez pas à ce petit jeu : je suis constamment sur mes gardes et vous ne m’en ferez pas accroire. Et ne venez surtout pas me parler de la Guerre de Troie ! Je la connais mieux que vous !

J’y étais…

Jean-Pierre Vidal

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université duchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.

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2 Responses to Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

  1. Dany T. dit :

    Heureusement que je vous ai lu juqu’à la fin. Moi qui justement m’enlignais pour vous parler de la Guerre de Troie.

    Vos textes sont toujours d’un succulent.
    Véritable régal que de vous lire.

    Dany T.

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  2. Jean-Pierre Vidal dit :

    Merci Dany.
    Venant de vous, c’est un beau compliment.
    Tant mieux si mes textes vous plaisent.
    Mais cela dit, c’est sans doute parce que j’ai toujours beaucoup de plaisir à les écrire, même quand ils sont plutôt noirs, voire désespérés.
    J’ai toujours trouvé que l’écriture, à pratiquer et à lire, était une joie profonde: voilà pourquoi même des écrivains comme Cioran m’ont toujours remonté le moral. Et que la pire des vacheries, même à mon endroit, si elle est bien tournée, comme on en avait l’art au XVIII ème, me réjouit.
    La langue est une force de vie, même quand elle est noire ou funèbre. Si elle est bien servie, c’est-à-dire simplement respectée, elle enchante, même quand elle varge…
    Au plaisir.

    J-P

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