Avant de dormir : Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

Avant de dormir…

La table est froide. Comme le gris des murs, comme l’air frôlant mes épaules nues, comme le froid de mon cœur. Je suis sur le dos, je regarde le plafond, j’ai les bras en croix, comme le Christ sacrifié. Autour de moi, des inconnus discutent, s’affairent. Ils sont là pour moi. Et moi, que fais-je ici ?

Je suis malade. On me l’a dit. Très malade. Une découverte fortuite comme ils disent. Un test de routine anormal, d’autres tests. Cancer. Un mot, ma calamité.

Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi mes enfants, mon mari ? Pourquoi, merde !chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie

Et je suis là, dans une salle froide, avec des étrangers, pour une parcelle d’existence, pour ajouter quelques années à ce rêve, ma vie. Ma vie… Tout ça pour ce gâchis. Se retrouver sur une table d’opération, se faire ouvrir les entrailles, en faire extirper le mal qui me gruge, me donner du temps. Du temps… Que signifie le temps quand chaque seconde compte, qu’hier s’évapore et que demain s’éclipse ? Le temps qu’il reste avant que cette carcasse de trente-cinq ans ne devienne cadavre. Le temps de voir la peine dans les regards, les larmes. Celles de mes enfants, celles de l’homme qui m’accompagne depuis si longtemps. Ils sont ma raison de vivre. Pour eux, j’étirerai ma vie, je me battrai. Mais j’ai peur. Tellement peur. Mon ventre vidé de cette souillure, il y aura la douleur, il y aura les poisons qui brûleront les résidus du mal, et tout le reste. Pour gagner du temps. Pour survivre. Mon espoir est une lueur dans les ténèbres, évanouie dans les yeux du médecin. Sa bouche disait peut-être, mais la mort couvrait son regard. Ma mort.

Je joue le jeu. Une gentille femme s’approche de moi. Sous son masque, elle me sourit. Je le sais, je le sens. Sous son masque, que pense-t-elle de moi ? Me comprend-elle ? Et comprendre quoi ? Ma ruine, mon désespoir ? Sa voix est douce. Elle assiste celui qui endormira mon esprit. Et j’oublierai. Enfin.

Je contrôlais ma vie. De toujours, je dominais ma destinée. Chienne de destinée ! Fourbe ! Aujourd’hui, je sais. On ne contrôle rien, on ne choisit rien. Surtout pas le mal qui ronge les organes. On ne choisit pas de souffrir, de voir ses enfants pleurer. Non ! On joue à la roulette russe de la vie. Le malheur guette, il attend le moment, et soudain, il foudroie nos saintes convictions. Demain, plus tard, toujours. Et en finale, la mort. Infime justice de l’absurde.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieUn homme entre. Il s’approche. Grand, petit, beau, laid, quelle importance ? Il est déguisé de vert, comme les autres. Il dépose sa main sur mon bras. « Docteur Untel… anesthésiologiste… endormira. » Des mots inutiles. Seule compte sa main sur mon bras. Ce contact sur moi. Cette chaleur de l’âme. Il sent ma détresse. Il en a vu d’autres. Il sait.

Je lève la main et lui prends le bras à mon tour.

— Tout ira bien, docteur ? que j’aimerais lui réclamer.

En vain. Trop de pensées se bousculent. Je veux crier la haine de la maladie, la folie de l’incertitude, l’absurdité d’être là. J’aimerais dire tout ça, mais rien n’atteint ma bouche, rien ne sort. Rien.

Pourtant, l’homme a compris. Il m’explique la suite des choses, comment il me dérobera la conscience. Je ferme les yeux. J’abdique. Docteur, utilisez ce corps déchu comme bon vous semble. Ma vie n’est plus mienne.

Une brulure me pique le bras. Puis le froid, encore le froid. Il remonte dans mes veines. Je garde les yeux fermés. Des larmes roulent sur ma joue. J’entends des directives. J’entends la douceur d’une voix. J’ouvre les yeux. Juste au-dessus de moi, le médecin me regarde, me scrute. Son regard est bon. De derrière son masque, des sons sortent encore. « Bientôt… dormir… tout… bien… »

Je m’en fous. Ma vie est entre ses mains. Le reste…

Je plonge dans un néant… vers l’aube de l’après.

Notice biographique :

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

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