Dires et redires… La Beauté, par Alain Gagnon…

La Beauté (3)…

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Laure

Morte bella parea nel suo bel viso

     (La mort même semblait belle sur son beau visage)

Dernier vers du Triomphe de la mort de Pétrarque. La peste noire vient d’emporter Laure. Prodige de la beauté qui surmonte le tragique ? Pour paraphraser Augustin, le seul prodige est celui de l’esprit. Toutes les beautés ne devraient jamais nous éblouir ni surtout nous ébahir ; c’est l’esprit en nous qui les crée – le plus grand des artistes !   Tout ce merveilleux – et cet effroi… – perçu dans le monde par notre œil admiratif ou effaré y a été préalablement déposé par l’esprit, sans cela on ne saurait le percevoir. Dans le fond, on est admiratif devant ce que l’on transporte, met en scène, met en place.

(Le chien de Dieu)

*

Dans sa nouvelle Le luth, Romain Gary écrit de son personnage : « La beauté même des œuvres d’art ne faisait que l’exaspérer, parce qu’elle suggérait, avec une sorte d’impuissance, une perfection plus grande, plus totale, dont l’art n’était jamais qu’un humble pressentiment. » Le diplomate conventionnel et esthète de cette nouvelle trouvera la solution à cette exaspération dans une aventure homosexuelle avec un jeune Turc, musicien, qui lui enseignera le luth. Freudien, donc réducteur. Il aurait fallu prolonger le récit, montrer comment l’érotisme -peu importe la sauce d’apprêt…) joue le même rôle excitatif et incitatif que l’art. Il indique un manque profond : notre lacune en sens (organes de perception) et notre lacune en sens (significations). Tout ce qui tire vers le haut désigne tôt ou tard l’infirmité de nos êtres.

(Le chien de Dieu)

*

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Marc-Aurèle

Hier, pour une des rares fois, tu[1] m’as déçu. Au paragraphe 11 du Livre XI, tu écris :

Un chant ravissant, la danse, le pancrace, te paraîtront méprisables, si tu décomposes cette voix mélodieuse en chacun de ses sons, et si, à chacun d’eux, tu te demandes : « Suis-je pris par celui-ci ? » Tu craindrais de le dire. Au sujet de la danse, décompose-la par une méthode analogue en chacun de ses mouvements et de ses attitudes, et fais de même pour le pancrace. En un mot, souviens-toi donc, sauf pour la vertu et pour ce qui vient de la vertu, de pénétrer en dissociant leurs parties jusqu’au fond des choses et de parvenir, grâce à cette analyse, à les mépriser. Reporte cette méthode sur ta vie tout entière.[2]

Ou je ne t’ai jamais compris – ce qui expliquerait mon admiration – ou tu renies par cette méthode réductrice l’enseignement de tes pages les plus belles : celles où tu fais allusion à ce principe directeur qui nous habite et qu’il nous faut éviter de décevoir. Tu renies la beauté qui émane de ce principe même. Par une approche sophistique. Tu sais fort bien que l’art vaut par l’enchaînement harmonieux des parties – l’esthétique ne saurait résister à la décomposition analytique d’un objet ou d’un geste. La beauté signifie pour l’humain : elle réconforte, guérit et, surtout, nourrit toute cette partie de la psyché qui tourne autour de ce principe directeur qui nous est si cher, à tous les deux.

Heureusement, au paragraphe VIII, tu te fais pardonner par ce magnifique passage sur l’humanitude – ou sur la Communion des saints, sans que tu ne la reconnaisses ni ne la nommes : […].

(Le chien de Dieu)


[1] Le « tu » représente ici l’empereur stoïcien Marc-Aurèle.

[2] Extrait de : Mar-Aurèle, Pensées pour moi-même, Garnier Flammarion.

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2 Responses to Dires et redires… La Beauté, par Alain Gagnon…

  1. Jean-Pierre Vidal dit :

    Beaucoup de choses à dire, cher maître, dans ce commentaire qui marque mon entrée —tardive— dans l’espace de communication qu’est le blogue, un espace qu’en dinosaure méfiant des espaces technologisés, je n’avais pas perçu.
    Je dirai qu’ici vous me faites bien percevoir nos différences: pour moi le ciel reste vide et je crois que pour Marc-Aurèle dont on a un peu trop voulu faire un croyant avant la lettre, il en était de même. Le ciel reste vide, mais, comme Bernard Émond, «je suis un athée catholique», ce qui veut dire que cet outrepassement constant que l’homme doit opérer de lui-même (c’est, au fond, la parabole des talents) atteint nécessairement un point où ce sont ses limites qui lui reviennent au visage. Poussière, memento mori, savoir que je ne sais rien, tout cela appartient aussi à l’attirail intellectuel stoïcien et, si cela, certes, apprend à l’homme sa juste place (idéal grec, s’il en fut), l’assimilation de ce qui excède cette limite, qu’on l’appelle l’Autre, le sacré, la beauté ou Dieu (et avant cela les dieux) est toujours un saut opéré par «la grâce» plus que par la raison. C’est, en tout cas, à cet endroit précis que je situe la foi que, personnellement, je n’ai plus depuis un demi-siècle(!)
    Ce que je rétorquerais, de ma position, à l’immense Marc-Aurèle (je suis, moi aussi, un fan), c’est que sa tentative de se déprendre, en bon stoïcien, de ce qui l’enchante, n’a pas été assez attentive à ce que révèle toute analyse: j’ai passé ma vie à analyser —et, je crois, assez bien— tous les textes que j’aimais. Et au bout de cet exercice, ce que je rencontrais toujours, ce n’est pas la déprise, mais, au contraire, un émerveillement renouvelé. La beauté, c’est aussi ce qui reste quand on a tout expliqué de ce qui la forme. Voilà pourquoi, pour moi qui ne crois pas, Dieu n’est pas en dépit de la science ou en attendant la science: il est après, ailleurs.
    Et voilà pourquoi, soixante ans après le jour où pour la première fois j’en ai été touché, je pleure encore dès les premières mesures de n’importe quelle œuvre de Bach, de la plus profane à la plus sacrée.
    Désolé, cela dit, pour cette tartine. Et bravo pour la hauteur de la réflexion.

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