Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

L’opéra du dimanche

Avec une centaine de millions de Nord-Américains et quelques curieux du reste du monde, dimanche, j’ai regardé le Super Bowl. Les chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophoniecommentateurs parlent à son sujet de « la grand-messe » du sport professionnel américain. Mais plus encore que du sport, c’est de la célébration effrontée de la puissance et de la richesse qu’il s’agit. Le Super Bowl, à cet égard, c’est l’apothéose de la démesure et certains spectateurs n’y recherchent que le show, les publicités aux coûts exorbitants, les divas pop à la mi-temps, l’orgie festive entre copains.

Moi, je prends mon plaisir en solitaire et même dans l’austérité relative que permet la retransmission télévisuelle. Pendant les pauses publicitaires, je rumine, je médite, parfois même j’écris. Je suis un moine du football.

Et ma jouissance est à la fois esthétique et anthropologique. Car le football est pour moi le mythe états-unien par excellence et il est aussi le plus somptueux des opéras du muscle.

Défricheurs et nomades

Outre le culte de la force qui, pour le meilleur et pour le pire, est chevillé au corps des citoyens de cet étrange pays, le football met aussi en jeu l’intelligence : non seulement l’intelligence tacticienne, mais ce que j’appellerais l’intelligence du corps. En effet, si l’entraîneur d’abord, le quart arrière ensuite, doivent contrôler le plus parfaitement possible la redoutable machine de guerre humaine dont ils disposent, chacun des joueurs, quel que soit son poste, doit être parfaitement maître, lui aussi, de ses muscles et surtout des évolutions de son corps dans l’espace, y compris pour bousculer ou éviter un joueur adverse.

Cette sorte de fusion plus ou moins harmonieuse de l’esprit et du corps a quelque chose de grec, me semble-t-il. Pour les Grecs, en effet, l’intelligence était une forme de sensualité et la beauté des corps était aussi celle des âmes : « kalos kagathos », le « beau et bon » grec n’est pas tout à fait le « mens sana in corpore sano » des Latins qui pourtant en dérive ; l’esprit sain dans un corps sain est, en effet, incarné ou emprisonné dans son enveloppe de chair, là où le corps grec est aussi, en même temps, de l’âme, l’esthétique aussi une morale.

Et puisqu’il est ici question de morale, j’aborderai aussi celle que le mythe arbore, car le mythe est un récit moral. Le mythe tire toujours la leçon de l’histoire, une histoire bien sûr rêvée, refaite, mais par ce mouvement même projetée dans l’avenir comme une injonction à déchiffrer pour les membres de la communauté qu’il célèbre.

Schématiquement, il y a deux temps dans l’histoire américaine, comme il y a deux fois deux temps dans le football. Historiquement, les premiers

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Tom Brady

États-Uniens furent des défricheurs et des agriculteurs, gens de piétinement et d’arpentage. Puis vinrent les explorateurs, les voyageurs, les allumés de la frontière pour qui l’or n’était au fond qu’un prétexte. Si la célèbre équipe de football de San Francisco s’appelle les 49ers ( Forty-Niners ), à cause de l’année 1849, celle de la ruée vers l’or, et si, pour mieux faire passer le message, le casque des joueurs de cette équipe est doré, à Baltimore aussi, on se souvient de l’histoire : l’équipe de la ville s’appelle les Ravens, en hommage à Edgar Poe qui y vécut longtemps avant d’y mourir. Les Patriots de la Nouvelle-Angleterre, les perdants de dimanche, sont littéralement drapés dans le drapeau américain et leur casque s’orne de la figure stylisée d’un Minuteman, ce milicien des treize colonies originaires qui s’était engagé à empoigner son fusil la minute même où l’on annonçait l’arrivée de troupes anglaises occupées à mater la rébellion. Comme bien des choses aux États-Unis, la tradition a mal tourné et le terme désigne maintenant ces milices quasi fascistes, armées jusqu’aux dents, qui sont la face cachée de la droite la plus extrême.

Ainsi donc revêtus des signes de leur histoire, avec cet exosquelette que leur donne le casque dont le protecteur facial forme comme une exomâchoire, les épaules démesurément agrandies, leurs fesses musclées moulées dans un pantalon en lycra, les joueurs sont des surhommes stylisés, des personnages plus grands que nature qui se démènent sur la scène d’un opéra que le terrain, visiblement balisé et orné de chiffres, transforme, paradoxalement, en jeu de table comme le jacquet ou la roulette. Comme s’ils n’étaient que des pions minuscules, eux qui sont des géants.

Deux minutes d’agonie

Mais revenons à nos deux temps de l’histoire et du football. Dans ce sport, je l’ai dit, les deux temps sont démultipliés : il y a les deux temps qui consistent pour chaque équipe, et comme il arrive aussi au baseball, à passer successivement de l’attaque à la défense, non pas de façon fluide comme dans les sports britanniques, mais de façon ritualisée, spécialisée, précisément délimitée et minutée ; et il y a encore deux autres temps qui sont les deux tactiques possibles de l’attaque : au sol ou par la voie des airs. Une obstination piétinante qui avance comme on défriche ou l’envol d’Icare qui efface la distance.

Car cet opéra-là nous chante du même coup l’un des plus vieux mythes de l’humanité : l’histoire d’un héros descendu dans un labyrinthe y affronter un homme à tête de taureau (ô la corne des casques baissés en tête-à-tête pugnace ! Ô les Rams — béliers — de Saint Louis !), l’histoire, aussi, d’un autre homme sortant du même labyrinthe par un envol de force juvénile.

Et de même qu’à l’opéra on met tout un air à mourir, le football offre dans ses deux dernières minutes, où le temps se fige, une agonie ralentie : si le match est serré, l’équipe qui mène doit redoubler d’efforts pour empêcher l’autre équipe de récupérer le ballon avec la possibilité d’une victoire in extremis ; l’équipe qui perd doit littéralement empoigner le temps qui file et, arrêtant l’adversaire, retarder le coup de grâce.

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Le crépuscule des dieux

Il y a même une morale pour notre sport national dans ce spectacle grandiose. Une histoire de violence et de maîtrise, une histoire de vitesse à laquelle la bêtise coupe les ailes.

Les Anglais ont coutume de dire que si le soccer, sport d’évitement, est « un sport de gentlemen joué par des voyous », le rugby, lui, ancêtre du football nord-américain et sport de contact, est « un sport de voyous joué par des gentlemen ». L’extrême violence du football est parfaitement maîtrisée, policée même ; les coups bas y sont relativement rares et vous y verrez très peu de ces bagarres imbéciles qui défigurent le hockey. Comme son lointain ancêtre, sport de brutes joué par des individus capables de la retenue que donne la maîtrise de soi, le football véhicule cette autre leçon grecque qui opposait la guerre comme violence aveugle, domaine d’Arès, à la guerre comme stratégie, apanage d’Athéna, déesse de l’intelligence.

Laisserons-nous encore longtemps nos patinoires sous l’emprise d’un Arès au front buté aveuglé par le sang et soufflant comme un taureau stupide ?

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieenseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.

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One Response to Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

  1. Ouellet dit :

    J’ai adoré votre texte, monsieur Vidal. Vous donnez au football la dimension qu’il mérite, qui dépasse la simple apparence de malades qui se tapochent. C’est un sport noble et vous l’expliquez si bien. Mes fils jouent au football, dont l’un à un très bon niveau. Le football est le sport d’équipe par excellence où chaque joueur sur le terrain doit contribuer. Chaque bloc, chaque mouvement sur la surface de jeu est pensé, préparé, répété, comme aux échecs. Vous le dîtes si bien, ce sont des guerriers qui compétitionne avec respect, comme les samouraïs se respectaient. Ça prend un immense contrôle de soi pour aider à se relever celui qui voulait te planter. Pourtant, c’est le cas. Au hockey, ça finirait à coups de bâton.

    Vous comprenez ce sport, vous l’aimez. Et vous n’êtes pas le seul.

    Jean-Marc O.

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