Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

La langue ratatinéechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie

Deux grandes faux s’abattent à répétition sur la langue pour la hacher menu. Deux grandes faux qui ont le même manche : la rapidité. Une rapidité dont on se demande ce qui peut bien l’exiger de chacun d’entre nous, quels que soient son travail, sa fonction sociale, son sexe ou son âge.

La première faux ressemble à la guillotine par sa radicalité : c’est celle qui sévit dans l’univers des textos et des tweets. À lire ce qui s’en produit, on comprend mal l’urgence de ce déversement incessant de niaiseries instantanées et d’imbécillités prestes. On dira qu’il s’agit d’une façon juvénile, pour ne pas dire infantile, de dialoguer. Mais dans ce babil pressé, ce qui se communique tient plus de l’électricité de la présence que de la rencontre entre deux intimités, même si amour s’arrange pour y rimer encore avec tjs. Kifer ? Comme l’écrivait déjà, il y a un bon demi-siècle, Raymond Queneau. Vaut-il mieux en plrer ou en rre ? Est-ce à dire que cette génération d’adolescents qui sur ce point a contaminé parents et grands-parents, si fiers de maîtriser ce code qui leur donne un délicieux sentiment d’efficacité techno, s’est trouvée brusquement saisie d’une conscience aiguë de la brièveté de toute vie humaine ? La chose serait surprenante puisque la jeunesse s’est toujours, de toute éternité, sentie immortelle.

Quoi qu’il en soit, préados, ados et pépés sont désormais unis dans un même combat contre l’obsolescence, comme s’il fallait être toujours plus rapide que la mode, plus précipité que la tendance, plus fort que la pub. Et les voici semblablement travaillés par la nécessité de marquer constamment, et vite, leur présence au monde d’un vague bruit d’expression qu’on a la bonté d’appeler une langue.

La facilité mortifère

La deuxième faux est plus sournoise : un côté de sa lame se nomme démission, l’autre paresse. Démission des maîtres qui refusent d’enseigner des modes, tels le conditionnel ou le subjonctif, ou encore des temps, comme le passé simple ou le futur antérieur, qui, prétendent-ils, ne servent plus. Et l’on essaie de faire tenir ce qui reste dans une syntaxe indigente, façon sujet, verbe complément. Dans l’ordre et sans jamais y déroger. Comme si toutes les langues, depuis que le monde est mot, ne s’étaient pas efforcées tout naturellement de varier indéfiniment leurs formules et de donner ainsi au sujet parlant, et encore plus écrivant, les moyens de dire l’inouï et la spécificité de son rapport au monde. Langue de notaires et de flics, cet instrument rudimentaire qu’on nous invite à manier comme un chapelet de notes prises au pied levé par un journaliste pressé. Langue d’humeurs puériles où les questionnements se résument à des « t où ? », des « c’qu tu fé ? », des « t ki ? » Langue d’autofictions traitant le rapport à l’autre sur le mode « moi, Tarzan ; toi, Jane. »

On observe en outre un phénomène encore marginal, mais qui prend de l’ampleur : la fusion en un seul vocable de deux mots qui normalement recouvrent deux notions différentes ; c’est ainsi qu’on utilise de plus en plus « problématique » pour « problème », « imaginaire » pour « imagination » et d’autres confusions dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne donnent ni dans la nuance ni dans la précision conceptuelle.

Autre réduction qui semble irrésistible, la formule « comme si », affublée désormais d’un présent de l’indicatif qui efface le conditionnel, et la métaphore en elle, devient un simple constat qui, du coup, rend parfaitement inutile et le « comme » et le « si » : « c’est comme s’il voit mal la balle » dit, entre autres éradications systématiques du pauvre conditionnel, une commentatrice sportive bien connue. Et des avocats, et des ministres, et des professeurs de surenchérir dans la transformation modale. Chacun amène son petit coutelas à la boucherie linguistique.

Le refus unanime de tout ce qui dérange un peu, la ruée éperdue, dans les arts, dans les spectacles, dans la vie la plus nue, vers la facilité, l’effet complaisant, l’évidence, bref la volonté farouche de ne pas se livrer à l’exercice d’une de ces obscénités qui concernent l’âme ou l’esprit, tout cela concourt à nous faire balbutier un sabir indigeste. Qui chaque jour se réduit encore.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieComme un tout jeune enfant dans les vêtements trop amples de son père ou de sa mère, nous flottons désormais dans une langue devenue trop vaste pour nous. Elle est porteuse d’une finesse de perception et d’expression dont nous sommes incapables. Aussi préférons-nous oublier ses possibilités, mépriser ses richesses et, en fin de compte, nous efforcer de la réduire à une simple collection de signaux cherchant à susciter ou à manifester des réactions immédiates. Et toutes les langues sont touchées, celle de Shakespeare la première qui depuis longtemps se trouve réduite aux exigences rudimentaires du commerce, attachée davantage à exploiter le monde qu’à le dire ou le chanter. Simplicité, rapidité, banalité, cliché, indigence volontaire équarrissent nos langues qui ne s’embarrassent plus ni de densité poétique, ni d’architecture rhétorique, ni de rigueur logique. Elles ne savent plus se déployer comme autant de filets tendus vers le monde. Et les traitements de texte vous refusent rageusement tout ce qui sort du moule linguistique simplet sur lequel ils sont construits, quand bien même les plus grands écrivains lui auraient donné des lettres de noblesse.

Les Français ont une expression qui traduit la profonde répulsion de l’homme qui se qualifie fièrement d’ordinaire pour tout ce qui exige un effort intellectuel ou une ouverture d’esprit capable d’accueillir l’inattendu, le différent. Dans cette expression, c’est la démission de toute une civilisation qui s’exhale comme un rot. En elle s’exprime le souhait constant de ne pas se compliquer la vie, de ne pas s’efforcer d’être à la hauteur de sa propre langue, de n’être pas obligé de « se prendre la tête ».

Mais de tête, à force de ne plus vouloir se la prendre, on finit par n’en plus avoir du tout.

Pavane pour un idiome défunt

 Tout est attaqué, corrodé, dissous : syntaxe, vocabulaire, style. L’orthographe, quant à elle, est passée à la moulinette de la commodité, pour le seul confort de ses usagers qui ne sont plus à la hauteur de complexités que des linguistes démagogues ont tôt fait de déclarer illogiques alors qu’elles ne sont, comme des cicatrices, que des traces de l’histoire. Mais l’histoire, n’est-ce pas ?, qui s’en soucie ?

Risquons une épitaphe en faisant faire un dernier tour de piste à toutes ces formes verbales passées à la trappe d’un instantanéisme malade.

La langue française aura été, qu’on le veuille ou non, une noble chose. Au fil des siècles, elle se raffina sans cesse, laissant certes des formules ouchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie des mots sur les rivages accidentés de l’histoire, mais parvenant à dire, avec souplesse, inventivité, poésie, les plus infimes nuances, les apparitions les plus inattendues. Il eut sans doute mieux valu pour elle qu’elle s’éteignît avant ce XXIe siècle de toutes les bassesses : elle y aurait au moins gardé sa majesté et la noblesse de ses prétentions. Et peut-être un jour un enfant émerveillé aurait-il une fois de plus risqué une phrase insensée, ivre comme un bateau emporté sur d’impassibles fleuves. Comme si tout, une fois de plus, recommençait.

Requiescat in pace. Oui, qu’elle repose en paix à côté de sa mère latine !

And now, let’s all laugh together !

 

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où ilchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.

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