Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

L’écriture est-elle misanthropophile ?

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Le Misanthrope, Pieter Brueghel l’Ancien

 L’auteur est un être solitaire, cela est admis comme un cliché tenace. Certains, parmi ces paumés qui ne trouvent de salut que dans l’expression écrite, aiment par-dessus tout être seuls au milieu des autres. Seul, pas isolé. Se tenir seulement là, à la surface du monde, loin de la fameuse tour d’ivoire, à la surface de ces eaux troubles qu’on nomme existence, au milieu du brouhaha, des mouvements, des autres, les voir dériver eux aussi, les voir apprendre à nager, têtards têtus, parce qu’il faut bien, il faut bien éviter la noyade même si, à certains moments, elle nous tente drôlement, la fameuse chute liquide – il règne dans les tréfonds de l’humanité de lumineuses créatures. Les voir, ceux-là qui vivent follement et dont les mouvements frénétiques rident toujours plus la couche bleutée du monde, les voir de loin, ne pas s’y frotter, du moins pendant l’exercice.

Les auteurs ne sont pas forcément des êtres totalement asociaux, associables. Il faut bien, de temps en temps, se colleter aux autres, les aimer, leur parler, singer leur formidable volonté de s’incruster dans un tableau vivant – les admirer, les détester, être fatalement leur semblable et ne pas forcément apprécier cet état de fait.

Mais c’est lorsqu’il écrit, ailleurs que dans sa tête, que l’auteur, assurément, est seul au milieu des autres. Il savoure cet état comme si c’était du miel, du fiel, il ne sait plus. Il savoure seulement. Solitude nécessaire. Solitude survie. Solitude pour mieux aimer après. Ce n’est pas forcément un choix, plutôt une soumission : l’auteur subit sa misanthropie partielle.

 Car, malgré toutes les fadaises que peuvent raconter certains auteurs (« j’adore l’humain, je suis très proche des gens, je les aime »), il faut tout de même une bonne dose d’humanisme qui a mal tourné, comme un lait frais qui pourrit lentement, pour écrire.

L’auteur est un philanthrope refoulé. Il aimait les hommes. Au point d’en arriver à vouloir s’en échapper. Il ne les déteste pas, le mot est mal choisi. Il les tolère. Il aime en eux ce qu’ils pourraient être, ce qu’ils promettent et ne seront certainement jamais. C’est pour cela qu’il couche sur papier, sur clavier, sur tout support blanc qui est avide d’encre, des êtres qui se révèlent, quelque part, au-delà de l’humain. Pas forcément meilleurs, pas forcément parfaits : les antihéros sont tellement adorables. Il veut seulement, par le truchement habile de la fiction (car tout est fiction, même les biographies, même les journaux, les mémoires, toutes ces œuvres qui vendent trop la sincérité et le réel pour en être vraiment) dessiner des lueurs engouffrées dans des chairs.

 Le naturalisme, le réalisme littéraire sont de bonnes blagues. L’auteur a beau décrire au plus près le monde, la société, tel métier, tel n’importe quoi qui touche à l’humain, tout cela ne reste que de l’encre sur un papier, des lettres sur du vide. S’il sait s’y prendre, il donnera l’impression, à la manière de ces tableaux dans lesquels le spectateur croit voir un pur reflet du monde, l’impression seulement de réalité. Et les impressions ne sont que de l’encre sur des pages. Rien d’autre.

La misanthropie de l’auteur n’est donc pas bien méchante, au contraire. Il a mis tout son espoir dans l’homme afin que ce dernier n’en soit que plus détestable.

À parier sur l’homme, on se retrouve nu – pas besoin d’Éden pour en être assuré.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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