Reprise : Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

Scène de ménage de printempschat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Cher Chat,

Je voudrais aborder aujourd’hui la difficile réalité des ménages à trois, puisque je suis moi-même dans cette position délicate. Je me demande en effet s’il est possible de bien ménager sa monture quand on en a plusieurs. Si généralement, je suis plutôt du genre à ménager les susceptibilités de chacun, j’envisage ce printemps de faire un grand ménage. C’est qu’il y a de l’eau dans le gaz et pas à peu près ! J’aurais pu certes m’en laver les mains et briller par mon absence, mais depuis le 22 mars (une journée qui s’arrose !), plus personne ne lave sans bouillir, nous le « savons ».

Maintenant que j’ai ménagé mon effet, cher Chat, entrons si vous le voulez bien dans le vif de mes envolées quitte à y laisser des plumes. Comme je vous le confessais, je vis donc la réalité d’un ménage à trois. Je suis volage. À la fois mère, étudiante et professeure, nous devons aujourd’hui composer l’une avec l’autre au sujet de la lutte contre la hausse des droits de scolarité. Mais approchez, le Chat. Je vous invite à écouter nos conversations. Autour de la laveuse. Bavardes comme des pies. C’est là que nous lavons notre linge sale en famille.

Alors, il y a moi, la mère. Trois enfants. Et comme presque toutes les mamans du monde, je désire que ça baigne pour ma couvée : « Je ne suis pas une poule mouillée. Rien ne m’empêchera de revendiquer, bec et griffes, le meilleur pour mes petits. Du balai, cette politique de l’autruche ! Je suis en droit de réclamer l’accessibilité gratuite à l’éducation pour mes moineaux ! Je paie assez de taxes ! J’en ai assez de passer pour le dindon de la farce. Ce n’est pas marqué pigeon sur mon front, quand même ! Qu’est-ce qu’on veut pour demain, hein ? Des cervelles d’oiseau analphabètes ? »

Vous voyez, le Chat, que cette poule a du chien. Mais comme une hirondelle ne fait pas le printemps, sautons, si vous le permettez, de la poule au coq.

Il y a donc aussi moi, la professeure. Et comme presque tous les enseignants du monde, je désire que ça baigne pour mes couvées. « Je joue au coq. En fait, je ne suis que chargée de cours. Et pendant que les ressources professorales battent de l’aile dans nos universités, je fais le pied de grue en bayant aux corneilles. Y’a des nids de poule qui se creusent. Les universités sont mal financées ! Dès que je tends l’oreille, ça me fout la chair de poule. Tandis que de drôles de moineaux se remplument en jouant les poules de luxe et en sifflant une partie du bien commun, on assiste au chant du cygne d’un enseignement de qualité. Et moi, j’en ai assez de jouer les oiseaux de passage ! »

Vous notez bien, le Chat, que ce cygne n’est plus un perdreau de l’année. Il a du plomb dans la cervelle et de l’aplomb dans l’aile. Mais comme deux hirondelles ne font pas le printemps, écoutons enfin le vilain p’tit canard, celui qui congestionne les ponts en scandant : « Faute de grives, on ne mangera pas des merles. Faute de grève, on mangera d’la m… ! »

Alors voilà, il y a aussi moi, l’étudiante. Et comme presque tous les étudiants du monde, je désire que ça baigne pour moi et surtout qu’on ne jette pas l’eau du bain avec le bébé : « Je ne demande pas qu’on me gave comme une oie ! Je veux juste ne pas finir maigre comme un coucou ! Qu’ils répètent comme des perroquets que je vais finir par m’essiffler ! Ils vont vite comprendre, ces grands serins, qu’il ne faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages. Si c’est petit à petit que l’oiseau fait son nid, on n’attendra pas que les poules aient des dents. Voyez déjà comment nous canardons le gouvernement à grands coups de révolutions tranquilles. »

Vous vous apercevez, le Chat, que le canard n’est pas boiteux. Qu’il est beau de le voir fier comme un paon, engagé et engageant ! Il apprend à utiliser la démocratie pour s’exprimer : « Je suis sur la place publique avec les miens. La poésie n’a pas à rougir de moi. J’ai su qu’une espérance soulevait le monde jusqu’ici. »*

Alors ? Trois hirondelles, le Chat, pensez-vous que ça pourrait faire fleurir ce printemps érable ? J’ai bien peur, moi, que mon ménage à trois se retrouve le bec dans l’eau si chacune de nous milite de son côté. C’est ensemble, mère, professeure, étudiante qu’il faut briser le miroir aux alouettes si on veut gagner sept ans de bonheur et plus encore. Certes, nous avons toutes les trois d’honnêtes revendications. On ne peut en effet qu’être d’accord avec la vertu n’est-ce pas ? Vouloir le meilleur pour ses petits, enseigner dans  de meilleures conditions, avoir accès au savoir, peu importe son milieu social, c’est tout à fait légitime.

Mais est-ce suffisant, le Chat ? Je pense – et certains me traiteront peut-être de tous les noms d’oiseaux – que l’aboutissement de cette quête suppose une notion de sacrifice de la part de chacune.

chat qui louche maykan alain gagnon francophoniePour que mon ménage à trois fonctionne, je dois donc marcher à « Nous ». Tout d’abord, la mère doit prendre conscience qu’elle est le premier guide de son enfant et lui inculquer le culte de l’effort. Combien sommes-nous aujourd’hui à laisser nos enfants-rois jeter l’éponge dès que ça attache un peu ? Pour sa part, la professeure ne doit pas se désengager de l’enseignement au profit de recherches estimées rentables. Sans parler de nettoyage à sec radical, la vraie mesure de son accomplissement devrait être, avant tout, l’élévation de ses étudiants. Combien sommes-nous aujourd’hui à arpenter les estrades sans que brille la flamme de la transmission ? L’étudiante, quant à elle, ne brille pas toujours par son assiduité et sa constance aux cours. Elle pourrait commencer par gérer sa formation comme une priorité. Car enfin, le Chat, comme parent, continueriez-vous à payer des cours de violon à votre enfant s’il ne les prenait pas au sérieux ?

Je prône l’abolition des frais de scolarité pour ceux et celles qui s’investissent réellement dans leurs études. Le savoir est un droit pour tous, certes. Mais il est aussi privilège. Je l’offrirais pour ma part à ceux et celles qui le méritent.

Vous avez compris qu’après toutes ces années à mélanger les torchons et les serviettes (maternité, professorat et études), chez moi, aucune de nous trois n’est totalement lavée de tout soupçon. La question que je me pose, cher Chat, c’est de savoir : l’être humain est-il capable de dépasser la perspective de son propre jardin pour s’atteler enfin à la grande corvée ?  Car derrière le débat sur la hausse, c’est tout l’avenir d’une société qui se discute. Derrière le désir d’une éducation qui servirait l’autonomie, la transmission et la culture, c’est d’un Québec plus juste et transparent dont nous avons envie.

Tandis que coule l’encre tricolore de mon ménage à trois, le ménage de printemps a bel et bien commencé sous les grands érables qui coulent. Nous récolterons bientôt le fruit de nos entailles.

Sophie, Sophie et Sophie.

*Gaston Miron

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.

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