Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

Le creuset des vies sombres

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 […] Mais, avant d’arriver à cet état de grâce, il en aura fallu, des heures, des jours, des nuits, du temps perdu pour certains, du temps qu’on ne donne pas aux autres, du temps qui saigne aussi – écrire peut être une douleur, quoique délicieuse, d’insignifiantes pelletées de matière grise qu’on jette vaillamment dans le vide, dans cette plaie qui n’en peut plus de suinter.

Les auteurs ne sont pas originellement blessés, comme veut le faire croire l’idée dévoyée du poète maudit, mais tout de même, il y a un gouffre, une jolie faille en eux, des abysses bleutés dans lesquels ils s’efforcent de balancer la lumière – sans jamais vraiment y parvenir. L’écriture ne peut tout remplir, elle se contente d’orner la crevasse à défaut de sauver la carcasse qui la couvre.

Car l’auteur creuse en lui autant que dans le monde. Il déterre des oublis, nettoie des idées fausses et tend malicieusement à la vie un étrange miroir : ce qu’elle y voit dedans, ce n’est pas que son reflet, c’est aussi son squelette, ses tripes, ses poussières. Elle n’aime pas forcément. – Suis-je donc ainsi faite ? Suis-je donc aussi moche, moi qu’on chante partout ? Mais elle se résigne. La vie accepte la torsion, la distorsion violente que lui infligent les mots. Elle se plie aux effets détestables dont un homme l’affuble. Elle ne rechigne pas. Pas le choix. Elle se tord et, de cet essorage fait d’une main vigoureuse, sort un jus sombre, épais comme une essence. Ne reste pour elle qu’à couler dans les trous blancs des pages.

 Il faut plus que du temps. Il faut une surprenante opiniâtreté, un acharnement bestial, une inconscience presque suicidaire pour se frotter ainsi au blanc de la page, pour se croire assez fort afin de la remplir. Il y a un mélange d’humilité, de servilité et de mégalomanie aiguë dans l’obscur creuset qu’est l’auteur.  Or ou plomb, c’est tout comme, car ce qui sort de lui est avant tout matière à réfléchir.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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