Marilyn… : Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

Marilyn

Tout le monde me trouve détestable. J’aime ça, qu’on me déteste. En me détestant, ils me font exister ; c’est tout ce que je demande.chat qui louche maykan alain gagnon francophonie
Je suis le bouc émissaire volontaire, le souffre-douleur. Il en faut toujours un : la nature humaine est ainsi faite.
Détestez-moi ! Défoulez-vous ! Je devrais me faire payer pour cette haine que je suscite en vous. Mais je gagne déjà bien ma vie ; je ne suis pas d’une vénalité absolue.
Je m’appelle Marylin. Ne riez pas, c’est mon vrai prénom, celui que mes parents ont eu la bonne idée de me donner. Déjà je partais bien.
J’ai trente-six ans. Je suis une bombe, dans tous les sens du terme. Avec de bonnes (?) rencontres, j’aurais fini mannequin. Je serais peut-être déjà morte, comme celle qui ne mettait que du N. 5 pour dormir. D’overdose, de désamour, que sais-je encore. J’ai préféré faire de longues études.
Déjà à l’école, au lycée puis à la fac, j’étais la pimbêche de service. La pimbêche intelligente tout de même. Celle que les filles détestent. Celle dont les hommes ont peur.
On me prend pour une Bimbo. On me prend pour une Marie-couche-toi-là (ça, ce n’est pas faux). On me prend tout court, mais rarement au sérieux.
Je suis directrice départementale, j’ai du pouvoir. Tout le monde pense que j’y suis arrivée avec mon cul. Détrompez-vous : j’ai travaillé dur, plus peut-être que si j’avais été insignifiante physiquement.
Alors que j’aurai pu passer mon temps à admirer mon reflet dans les miroirs, j’ai abîmé mon cerveau dans les études.
Au travail, quand je passe dans les couloirs tout le monde se tait. Seule la photocopieuse, dépourvue d’humanité, continue à bruisser. Dès que je suis passée, les langues se délient. Les femmes me critiquent, les hommes me traitent de salope ce qui, l’un dans l’autre, revient à peu près au même.
chat qui louche maykan alain gagnon francophonieIl faut dire que je ne fais pas grand-chose pour arranger mon affaire. Je me pointe en mini-jupe, en costume « Barbie pétasse ». Pour en rajouter une couche, je gueule sur tout le monde. J’aboie plus que je parle. Ce n’est pas sans raison qu’on me surnomme La Chienne. Ils croient que je ne sais pas de quels surnoms on m’affuble. Ils croient que je ne me vois pas. Oh ! Mais je me vois !  Tous les matins dans le miroir…
Ça me fait sourire tout ça, mais le sourire je le garde à l’intérieur ; je tire toujours la gueule. Ou plutôt je me colle une moue hautaine sur le visage. Ça marche à tous les coups !
Qu’il est beau ce masque que je porte tous les jours ! Qu’il est épais, chargé en maquillage et en dédain.  Il me protège bien. Je me le suis façonné très jeune (après l’irréparable).
Avec les hommes il est plus efficace que jamais. Je suis fidèle à ma réputation de séductrice : les hommes défilent dans mon lit comme autant d’échappatoires. Leurs réactions sont toujours les mêmes : je leur fais peur tout en les attirant. Ils me veulent bien dans leur lit, mais seulement pour un soir. Je suis le coup d’une nuit, celui qui fait du bien à l’ego, celui qui est ponctuel. Ceux qui par malheur tomberaient amoureux de moi n’osent pas me toucher ; les autres ne font que ça. Ils prennent du plaisir, mais il n’est pas question pour eux d’établir une relation. Trop de danger, trop d’ennuis m’accompagnent. Au bras d’un homme, je suis un faire-valoir. Pour une soirée. Pour la vie de tous les jours, ils me préfèrent une femme qu’on remarque moins.
Je ne leur montre pas, aux hommes, que derrière le masque il y a une âme. Ça les arrange. Je suis la mante religieuse. Celle qui bouffe la tête de ses amants. « La Cléopâtre des temps modernes » : c’est le surnom débile que m’a donné l’un d’eux.
Il me fatigue mon masque, si vous saviez… Il y a si longtemps qu’il me colle à la peau !
Je n’ai pas d’amis, forcément peu de femmes qui veulent m’approcher avec bonté. Elles me fuient plutôt comme l’Antéchrist.
Je suis seule. Fatalement. Seule avec mon masque. La haine que je peux provoquer est en fait une protection. Ça, vous ne vous en doutez pas. Il est plus rassurant de ne pas creuser les apparences, de me faire rentrer dans un stéréotype.
Il faudra que j’en sorte un jour, de cette mascarade. Il faudra que je montre à l’extérieur ce que je suis au plus profond de mon être. Il faudra que le jeu cesse, car il est épuisant. Sous le vernis qui m’orne, une petite fille pleure.
Il faudra que j’en parle à quelqu’un. À un spécialiste. N’importe qui, quelqu’un. Que je mette des mots sur les couches du masque, sur les maux. Ce travail sera long. Laborieux. Douloureux, forcément.
C’est confortable, un masque, vous savez. C’est comme un vieux vêtement : au fil du temps il a pris vos formes, il s’adapte à vous pour chat qui louche maykan alain gagnon francophoniefinalement devenir vous. Nos vieux vêtements gardent nos formes. Nos vieux démons aussi. Prêtez vos jeans à quelqu’un : vos formes resteront, imprégnées dans les fibres. Mon masque je ne vais pas le prêter. Je vais le jeter. Aux oubliettes. Au fond du puits de mon ancienne vie. J’en veux une nouvelle. Dans les films, changer de vie paraît facile. Dans les films seulement.
J’enlèverai mon masque. Un jour. Devant quelqu’un. Il faudra bien. Je pleurerais sûrement.
Une personne m’a aidée à façonner ce masque. Une personne que je déteste. Mon grand-père. Dans ma famille où il ne faut pas faire de vagues, tout le monde a fermé les yeux. Chaque paupière baissée a rajouté une couche à ce masque presque aussi détestable que moi.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieClémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le chat qui louche maykan alain gagnon francophoniefrançais en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter : http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante : http://www.editionslechatquilouche.com/)

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