Rétro : Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

No poil’s land…

Mon cher Chat,

J’ai la chronique hirsute. Après l’euphorie de la première fois, me voici en proie à l’embarras du choix. Comment gérer cette urgence du débutant qui voudrait tout

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Sophie Torris

dire ? Car si écrire pour la première fois n’est pas facile, choisir pour la première fois relève du casse-tête. Je me suis donc coupé les cheveux en quatre toute la semaine sur l’actualité dans l’espoir de tomber pile-poil sur le bon sujet.

Horripilée par mon incapacité à trancher et à un poil près de renoncer à mes balbutiements, je suis sortie prendre l’air. Rien ne vaut un petit bol d’oxygène pour reprendre du poil de la bête. Une envie subite de caféine me conduisit sur le cuir imberbe d’une banquette de bistrot. J’attendais enfin détendue cet autre bol de jouvence lattée quand, sur la table d’à côté comme un cheveu sur la soupe que je vous donne en mille, bien trop en évidence, une pile de journaux de tout poil sentant à plein nez la chronique parfaite se mit à me narguer.

Ne désirant en aucun cas céder à l’appel de ce piquant hasard,  je relevais la tête vers le comptoir, prête à tomber sur le poil du serveur, éloge à lui tout seul de la lenteur. De fort mauvais poil, j’attaquais donc un peu plus tard et à bouche que veux-tu la mousse rédemptrice qui eut tôt fait de transformer mon rictus désobligeant en moustache désopilante.

C’est alors que mon voisin glissa un billet de 10 dollars sur ma table.

— Mo Sistas ?

Je crus tout d’abord que l’homme était étranger et désirait que je l’aide avec la monnaie locale, mais il interrompit mon geste quand je levai son billet à la barbe du serveur. L’homme qui n’avait d’exotique que sa moustache se présenta.

— Paul, Mo Bros.

Puis il se mit à se poiler en pointant du doigt ce que j’avais sous le nez.

— Il me semble que nous soutenons la même cause.  Ça vous dirait d’organiser avec moi un party Movember* ?

J’interromps ici la petite histoire qui, vous l’avez compris, cher Chat, me dressa enfin le poil de l’imaginaire. Mon honneur de chroniqueuse était sain et sauf. Je tenais mon sujet. Nous étions le 30 novembre. Le soir même, des milliers de prostates moustachues sacrifieraient leur poil militant. La même audace pileuse avait quand même permis de recueillir 22 millions de dollars en 2010 pour la santé masculine.

Et pourtant, le poil n’a plus vraiment bonne presse. Cette bonne cause mise à part, on peut en effet se demander pour qui sonne le poil de nos jours. Car malgré quelques poilus irréductibles, c’est bien à rebrousse-poil que nous avons entamé ce glabre millénaire. L’éradication est de plus en plus précoce et c’est dès le premier poil au menton que s’inculque la corvée d’une tonte quotidienne. Parce que c’est rasoir, non ? Il s’agit bien d’une servitude, le poil est retors, a plus d’un tour dans son bulbe et l’accalmie est généralement de très courte durée. Mais tandis que chez la femme l’effet velcro du galbe d’une jolie jambe hérisse, la barbe naissante chez l’homme peut encore jouir d’une certaine popularité. Surtout quand ce dernier opte pour un nu capillaire intégral. Car il ne faut pas se leurrer, un crâne poli est généralement artificiel. Si la tonsure, quant à elle, peut être naturelle, rares sont ceux qui osent encore porter la digne et exubérante couronne hippocratique, même si on peut parfois en deviner chez certains le monarchique ombrage.

Alors, le Chat, comment sommes-nous passés en un demi-siècle à peine de la liberté soixante-huitarde échevelée, au culte aseptisé de l’imberbeabilité ?

Il s’en faut de peu, croyez-moi, que, chauvine, je sois fière du fantasme pileux qu’on cultive à mon endroit. J’aurais pu en effet caresser mes racines dans le sens du poil… Mais non, je suis comme toutes les autres et j’arbore moi aussi des aisselles de nouveau-né.

D’ailleurs, on peut peut-être se demander si la rage épilatoire n’est pas tout simplement dictée par cette bonne vieille peur de vieillir.  Il est indéniable que le poil est un indicateur de maturité. Or, en privant le poil de son droit d’expression, l’homme refuse le droit de cité à son premier poil blanc, niant par le fait même son irrémédiable décrépitude. C’est un peu tiré par les cheveux, mais un corps ne peut plus friser la cinquantaine si le poil est vaincu.

La mode est donc au corps d’éphèbe, à l’icône virtuelle. Plus de poil, plus de seins, plus de formes. Alopécie et anorexie volontaires pour tous. L’homme se féminise, la femme s’androgyne. Il y a de quoi s’arracher les cheveux. On ne sait parfois plus qui est qui.

Et summum de l’embrouille, ce no poil’s land est tout à fait paradoxal. Vous serez d’accord, cher Chat, que l’homme qui traque son moindre duvet cherche à annihiler un peu de son naturel. Cette déforestation entretenue par force crèmes dépilatoires toxiques va tout simplement à l’encontre de récents engouements écologiques pour la sauvegarde des environnements naturels.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieJ’ai tendance à m’exciter un peu le poil des jambes, mais avouez quand même que l’épilation est abusive. Je veux bien que l’homme cherche à se civiliser, mais est-il nécessaire qu’il maîtrise à ce point l’expression de son corps ?   Oui, il est vrai que le poil est le vestige de notre animalité, mais est-il responsable de nos instincts primaires ? Adam et Ève, dès l’expulsion du Paradis, l’occultèrent sous une feuille de vigne comme un objet de délit. Aujourd’hui, la solution est beaucoup plus radicale : on guillotine sans sommation.

Je vous permets donc, le Chat, de froncer le poil naturel de vos moustaches devant l’hypocrisie du paradoxe. À quoi bon ces apparences lisses, propres et inodores quand la société respire l’hypersexualisation et la violence ? C’est tellement plus facile de dompter un poil que de se dompter soi-même. C’est ce que je voulais démontrer, poil au nez ! Et c’est ici que je conclus, poil au…

*Tous les ans, en novembre, Movember fait surgir des moustaches sur des milliers de visages masculins, au Canada et ailleurs dans le monde. Grâce à leur « Mo », ces hommes recueillent des sommes indispensables à la santé masculine, en particulier pour le cancer  de la prostate, et sensibilisent ainsi la population à cette problématique.

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse:http://lescorrespondants.wordpress.com/.
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8 Responses to Rétro : Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

  1. Dany T. dit :

    Chère Sophie,

    J’aime ta folie.

    Dany

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  2. Anonyme dit :

    Mes poils et moi te remercions!
    Christophe

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  3. Hélène BRUNENGO dit :

    La prostate quel beau sujet de dissertation juste un poil historique pour nous défenderesse du Pygeum Africanum
    Quel bel éloge du poil ma Sophie comme quoi si fin soit-il tu as une fois de plus su en tirer la quintessence et nous offrir une splendide chronique! Y a pas à dire comme auteur tu es au poil!!!!

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  4. jacques girard dit :

    En ce vendredi matin, sept heure, je lis votre chronique une barbe d’un jour complice. Vous avez le poil imaginaire borgésien, madame Sophie. Tout un univers dans ce petit poil de Jules Vous m’avez séduit avec votre carotte poilue. Je ne me rase pas aujourd’hui. Merci madame Sophie.J’ai hâte de lire votre prochaine chronique. Amitiés Jacques Girard.

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    • Sophie Torris dit :

      Merci beaucoup. Vous me flattez, monsieur Jacques que je ne connais pas et je vous attends bien volontiers au détour de ma prochaine chronique. Ne le dites à personne, mais je n’ai jamais lu Borgès. Il faut que j’y remédie au plus vite surtout si j’en ai le poil. Peut-être auriez-vous une petite suggestion à me faire pour une première rencontre avec le poète? Amitiés. Sophie Torris.

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  5. Richard Boivin dit :

    Le moins qu’on puisse dire, c’est que tu as du souffle et des tas d’idées sous la perruque. Cela dit, je veux bien être poilu, mais quand il faut qu’on tire dessus pour que ça pousse (vous avez vu ma moustache d’un mois?), c’est laborieux! Il faut laisser le temps au temps et la pousse au poil…

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  6. celine C dit :

    Et moi qui croyait bêtement que  » poil qui roule, n’amasse pas mousse » imberbe que je suis!
    Belle chronique, le poil hérissé de cheveux sur la soupe et les baccantes taillées en quatre, façon brigades du tigre.
    J’ai aimé cette ballade sur les chemins sémantiques de tes jeux de mots capillicoles. C’est au poêle…

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  7. Jean-Marc Ouellet dit :

    Votre texte me flatte dans le sens du poil. Humour, un brin de folie et verbe. J’adore!

    Jean-Marc O.

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