Rétro : Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

Big Brother, c’est nous !

À force d’évoquer Big Brother à propos de tout et de rien dans ces pages, l’urgence m’est venue de dire enfin plus systématiquement ce que je sais de lui. Tout ce qu’il chat qui louche maykan alain gagnon francophoniey avait de prémonitoire dans le roman d’Orwell n’a pas encore été parfaitement relevé et il me semble qu’il est temps d’au moins esquisser ce relevé. On n’a, en particulier, pas assez souligné que son Big Brother, comme le nôtre, est un personnage présenté dans la fiction du roman elle-même comme imaginaire : il désigne moins une sorte de puissance anonyme à la tête d’un état totalitaire que le désir qu’ont ses sujets eux-mêmes de son règne, fût-il répressif. Big Brother est dans la tête, Orwell, qui avait lu Freud, l’écrit en toutes lettres. Il me semble que nous qui vivons manifestement dans l’orbite de 1984, nous en avons la démonstration tous les jours, en particulier dans les réseaux dits sociaux et dans tout ce qui gravite autour d’eux. L’humanité gentillette et bien disposée à laquelle ces réseaux semblent s’adresser, cette conscience individuelle et collective bienveillante, à qui les indignés envoient leurs inoffensives objections, n’est-ce pas notre image à nous de ce Grand Frère diffus qui, s’il lui arrive de châtier, le fait, comme le veut l’adage, parce qu’il « aime bien ».

Il y a une célèbre phrase de Dostoïevski, dans Les Frères Karamazov (1880), je crois, qui dit : « Chacun de nous est responsable de tout devant tous. » Et Saint-Exupéry y est allé, un bon demi-siècle plus tard, de sa variation en trois temps : « Chacun est responsable de tous. Chacun est seul responsable. Chacun est seul responsable de tous. » (Pilote de guerre, 1942.) Remplacez « responsable » par « représentable » et vous avez la devise de Facebook et de tous ces réseaux, abusivement dits « sociaux », où l’on se représente, en pied et en perruque, maquillé ou au saut du lit, sobre ou saoul, en train de manger et bientôt de rejeter tout ce qui a été ingéré, en train de baiser, de pisser, d’éructer ce qu’on considère comme une idée ou un commentaire, bref de se montrer en train de faire et être tout devant tous. On se montre surtout — c’est l’injonction diffuse du Big Brother collectif qui préside aux destinées de cette foire aux egos — en train de ne pas penser, de ne pas écrire, de ne pas être intelligent, sans doute pour ne pas se montrer élitiste ou méprisant ; on se montre comme une image sainte, malgré sa trivialité, une image sanctifiée qui ne prêche rien, n’évoque rien, mais babille et balbutie, une image imbécile dont tous sont invités à guetter l’apparition, une image à vénérer, mais que nul ne regarde car tous sont occupés à se diffuser eux-mêmes, à se représenter devant tous et justement, pour cette raison même qu’ils ne sont qu’image… à n’être responsables de rien devant personne.

Car ce phénomène épidémique met bien en évidence les ratés que connaît la représentation contemporaine, aussi bien au sens politique qu’au sens esthétique et même simplement optique du terme. Le discours politique ambiant ne dit-il pas qu’il faut voter pour qui nous ressemble, alors que la véritable démocratie commence au moment où un vieux blanc intello hétéro en santé comme moi accepte d’être représenté par une jeune décrocheuse innue lesbienne en fauteuil roulant ou sidatique ? Voter pour qui nous ressemble, c’est voter Narcisse. C’est vouloir se reproduire plus qu’être représenté. La démocratie, au contraire, c’est l’art d’articuler, souvent difficilement, les différences, ce n’est pas la facilité du même répercuté, la folie mortifère d’une reconduction à l’identique.

Inutile d’ajouter que dans tout ce qui concerne le divertissement et l’art qui de plus en plus se colle à lui, la représentation est essentiellement mimétique. Elle se pare (le sourire faux de Big Brother) des prestiges de l’interactivité, de la convivialité, de la participation, mais c’est pour mieux faire régner son indifférenciation de masse. Quand un gentil artiste vous invite à participer à son œuvre, c’est que son œuvre n’est qu’un jeu de société, comme le Monopoly, et que vous y investissant, vous passez Go et réclamez votre statut de consommateur, pour la plus grande gloire de Big Brother. Et ledit artiste n’aura fait que se plier, « démocratiquement » à la demande, puisque, pour citer Yvon Deschamps, nous n’en sommes plus au stade qu’il évoquait du « on ne veut pas le savoir, on veut le voir », mais à celui du « on ne veut pas le voir, on veut le faire ». L’objet du voir ou du faire n’a, quant à lui, plus aucune importance. Vous avez dit participation ? Chacun désormais participe à tout de tous : l’empathie molle et la fusion complaisante ont remplacé la responsabilité, le dialogue, la confrontation coopérative. D’ailleurs, nous ne coopérons plus, nous faisons masse.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLa modernité s’est construite sur la distance, le retrait, le quant-à-soi, mais à dépasser, comme si tout élan, toute action n’étaient possibles que d’être différés, comme s’ils étaient par cela rendus plus forts, plus dynamiques. La postmodernité où nous pataugeons ne vit que de fusion, d’adhésion, d’attraction, d’adhésion universelle, d’indifférenciation radicale prise pour un noble égalitarisme, bref, elle ne vit que de masse, comme si toute intimité n’existait que d’être projetée, parfois agressivement, comme si c’était dans cette extériorisation qu’elle se trouvait la plus assurée, la plus avérée, la plus respectueuse d’un sujet qui n’atteint la fameuse estime de soi si chère aux psychologues qu’à force d’aveugler les autres de myriades d’images sacro-saintes de lui-même.

De ce bombardement incessant de pixels égotistes et de prises de positions égocentriques s’ensuit une désorientation radicale, un chaos qui se croit heureux, un bouillonnement qu’on voudrait créatif. Peut-être en sortira-t-il, comment savoir ? une nouvelle humanité, une autre renaissance, la bonne volonté comme avenir de la race humaine. Les Geeks, les posthumains et les capitalistes néolibéraux qui ont encore un semblant de conscience le croient.

Mais d’ici cette improbable suite à une histoire qui manifestement tourne au vinaigre, il nous faudra subir sans doute encore longtemps le règne de ce Grand Frère qui, croyons-nous, ne nous veut que du bien puisqu’il est fait de chacun d’entre nous.

Autrefois, dans les contes, c’est en grand-mère que se déguisaient les loups.

On reste dans la famille.

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il achat qui louche maykan alain gagnon francophonie enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceEsseEtc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.

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