Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

Minutes suspendues

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieIl marcha lentement, flâna au milieu des mouvances humaines avec, au fond de lui, l’impression d’être vivant pour la première fois. L’air était savoureux. Chaque pas, chaque regard qu’il posait sur cette ville au charme désuet s’enroulaient dans une douceur particulière, rassurante. Je vis mes derniers jours. Cette idée atténuait sa misanthropie. Comme si, en sachant qu’il allait mourir bientôt, il observait les hommes avec moins d’amertume.

La ville déroulait ses charmes avec pudeur ; elle ne s’offrait pas, les jambes ouvertes, au premier venu. Il fallait que le regard, patient, caresse et déshabille chaque façade. Il y trouvait, à tous les coups, un petit trésor. Une vieille statuette dans une alcôve grise, un visage grimaçant sculpté dans la pierre, des dorures patinées, poussiéreuses. Il goûtait tout cela avec la joie de l’enfant.

Cette observation passionnée fut soudainement brouillée par le parfum. Intrusif, capiteux, plus fort que jamais : elle le dégageait une dernière fois dans son essence la plus pure, la plus condensée, avant qu’il ne la délaisse pour qu’elle retourne à une vie « normale ». Le jeune homme manqua de défaillir tellement il était submergé, lui si sensible aux odeurs, par cet effluve impossible.

Elle était là, perdue, assise sur le rebord de la fontaine aux lions, sa crinière dorée rendue légèrement mousseuse par l’air humide. Sa jeunesse apparente était inouïe et il prit soin d’en observer la moindre parcelle en s’approchant d’elle.

Une peau pure, laiteuse et rebondie, plus fragile qu’un pétale de fleur et qui pouvait rougir au moindre souffle. Des cils immenses, de ces cils que l’enfance prend plaisir à

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Luis Royo, Triste regard

rendre démesurés, presque indécents et qui doivent – se dit-on alors jalousement – gêner la vue. La bouche pâle à peine éclose pour un sourire offre elle aussi toute la splendeur de la jeunesse, cette innocence fabuleuse qui se fane dès qu’on découvre le monde. Seuls ses yeux, deux mers d’un gris trop profond pour être neuf, trahissent son âge. Il y a comme des rides qui flottent dans ses iris. Le gris est un nœud bien serré de plusieurs couleurs et, à force de fatigue, il fricote dangereusement avec le noir bleuté. Des yeux de vieille personne. Tout le reste est une enfant devenue trop vite femme.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Porto, au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

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One Response to Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

  1. Karine Gelais dit :

    J’aime beaucoup la façon que vous avez de d’écrire avec charmes et délicatesse les lieux. Vous créez ainsi des ambiances savoureuses. Magnifique texte!

    J’aime

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