Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

(Cette semaine, une nouvelle de Frédéric Gagnon.)

NADA

            Au froid rageur de l’hiver, une impression m’atteignit en l’arrière-plan de ma conscience – et je ne parle pas de mon esprit ni de mon cerveau, chat qui louche maykan alain gagnon francophoniej’ignore si vraiment je suis un esprit ou si même j’ai un corps, mais je me sais conscient et c’est tout ce que je sais, je suis conscient donc je suis, et l’inverse serait tout aussi vrai –, une impression, donc, indéfinissable mais tout à fait réelle, lentement prit forme : celle de l’inhumaine solitude de tout homme, de toute femme, celle d’une désolation dont la terre jamais ne guérira.  Vainement je cherchais à me soulager : écriture, consommation d’alcool, lecture, rien n’y faisait, mes vieux adjuvants ne m’apportaient plus rien ; j’étais seul, infiniment seul, emprisonné dans un cercueil de givre qui définissait la vérité de ma condition.

Au bout de quelques jours, je dus me rendre à l’évidence : ne restait plus que la voie de l’analyse.

Pourquoi, par cet après-midi de froid rageur, la réalité, toute froide, toute prégnante, toute morte, s’était-elle impérieusement emparée de moi ?  Il me fallait décortiquer la situation.

Certes il y avait cet isolement, tout bonnement et platement physique, que je subissais dans ce deux-pièces du centre-ville.  L’hiver aux dents de loups me retenait chez moi, reclus et oublié de tous (à peu près).  Ma famille, car j’habitais à présent une ville lointaine, me manquait.  Et je n’avais pas fondé ma propre famille.  Ces ports d’attache si nécessaires que sont une compagne et un emploi stable me faisaient défaut.  Depuis plusieurs années, je passais le plus clair de mon temps à méditer sur des sujets abscons et à écrire sur des sujets qui l’étaient encore plus et qui n’intéressaient nul autre que moi (et encore !).  Enfin, ayant examiné ma vie, il paraissait évident au personnage raisonnable qui malgré tout m’habitait encore que ces faits et bien d’autres ne pouvaient mener un homme, prompt à la folie comme tous ses congénères, qu’à d’intimes dérèglements.  Mais le pressentiment d’une réalité beaucoup plus sombre, qui voulait accéder au jour de ma conscience pour l’assombrir, me hantait toujours, pesait sur mes nerfs malgré les arguties, ratiocinations et décorticages de l’entendement.  Et pourtant je décidai de vivre, puisque l’inverse solution ne m’apparaissait pas clairement, ou plutôt d’imiter les gestes de la vie – la vie, celle que j’avais ressentie comme réelle tout au long de mes nerfs si sensibles, m’ayant apparemment quitté.  L’examen de ma personne et de ses circonstances terminé, conscient de sa parfaite inutilité, je m’entourai de livres dont je lus très vite, presque simultanément, certains passages – exercice inutile dans mon état, il va sans dire, mais comme, encore une fois, il s’agissait d’imiter les gestes de la vie…

Dans un livre sur le bouddhisme zen, deux vers du « Hokyo Zan Mai » (« Samadhi du Miroir du Trésor ») de Maître Tozan me frappèrent :

«Vous n’êtes pas le reflet,

Mais le reflet est vous.»

En réalité je ne comprenais pas le sens profond – s’il est une telle chose – de ces vers, mais la stupéfaction qu’ils provoquèrent me délivra presque de mon mal (presque…).  Puis, revenu tout à fait à moi-même, la réalité s’imposa de nouveau : Nous sommes seuls! nous sommes seuls ! nous sommes seuls !

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieJe me suis assis devant l’écran éteint de mon téléviseur que j’ai fixé jusqu’à l’aube – et le vent frappait la vitre, le vent d’hiver, l’hiver froid de rage, et le vent me fracassait et soufflait librement en ma conscience, l’hivervent, l’ivrevent, rageant le vent en mon hiver intérieur où sans heurts tintent les heures d’une horloge de glace menacée d’éclatement – le vent ! le vent ! le vent ! – ma conscience et le vent ne formant plus qu’un seul courant d’air dans un corridor à jamais froid et désert – le vent ! le vent ! le vent ! : le ventre !  Le ventre ouvert de toutes choses avait pour centre inexistant ma conscience même – même ! – et le vent jamais ne cessera de s’engouffrer en moi qui n’existe pas ou à peine – en moi le vent : à moi ! à moi ! à moi !…  Et quand l’aube frileuse rosit la vitre givrée, je savais qu’une part de moi qui m’est peu connue avait dû livrer un combat désespéré pour que je ne sombre pas tout à fait dans le néant où me poussait le vent, le néant triste et froid dont le nom terrible mais galvaudé est SOLITUDE.

Le jour se levant, j’ai quitté le fauteuil où j’avais passé la nuit pour me raser et me doucher, ce que je n’avais pas fait depuis le début de cette crise parfaitement vaine – vaine comme le sont à la raison du jour toutes les conceptions de la nuit.  Puis j’ai mangé des toasts et des œufs ; puis, bien qu’il fît moins trente-cinq degrés, je sortis ; et mes pas craquant dans la neige roide, je me répétais que le vent est le vide et ma conscience la forme, mais que les deux ne sont en réalité qu’une chose, qu’une seule essence intemporelle dans son horreur.  Le vent est le vide, ma conscience la forme, mais les deux sont une seule essence.  Le vent : le vide ; ma conscience : la forme.  Mais une seule essence.  Le vent…  Finalement je m’arrêtai au Croque~Soleil où l’automne précédant j’avais eu mes habitudes.

Il n’y avait personne.  Peut-être s’y trouvait-il deux ou trois clients.  Enfin, pour moi c’était comme s’il n’y avait personne.

Je me suis assis à l’une des tables et la serveuse vint vers moi – mais en cet instant précis je n’aurais pu dire qu’il s’agissait de la « serveuse » car elle m’apparaissait, mais comment dire… c’était sa présence nue qui surgissait ainsi, libérée de tout contexte, sa présence parfaitement incongrue dans un monde où il n’est plus de ceci ni de cela, de fourchette ni de cuiller, dans un monde de formes indifférentes qui m’étaient soudain parfaitement inconnues… puis elle parla et je reconnus en elle un ancien chagrin.   « Bonjour, toi, dit-elle.  On jurerait que t’as vu une apparition ».  Un moment les lieux comme sa personne me redevinrent familiers et je me rappelai lui avoir vainement fait la cour l’automne précédent – l’automne précédant ! en cette époque bénie où j’étais certain de moi-même et des choses et du monde qui les contient – et de la reconnaître me rassurait : à l’essence conscience-vent s’opposait maintenant l’Autre, la Femme, et cette essence contraire, bien que la jeune femme, encore une fois, me rappelât un amour malheureux, me réconfortait, m’apportait l’espoir de la guérison du monde, du monde en moi, car elle représentait la possibilité de cette indispensable chaleur que l’on nomme chez soi, intimité, convivialité… puis cette essence tout autre s’estompa, et ne restait plus que la serveuse, comme une chose au milieu des autres, quelque chose comme l’organe de ces lieux, du café, le Croque~Soleil.  Je me levai d’un bond, et comme la réminiscence de mes sentiments anciens ne s’était tout à fait évanouie, je dis à la jeune femme interloquée : « Ne quitte point la voie des opinions communes » – puis je m’en allai, retournant en l’hiver où bourdonne le vent.

De retour chez moi – mais je n’emploie plus ces termes : chez moi que par pure commodité – j’étais d’une tristesse infinie, mais je ne parvenais pas à pleurer : pour pleurer il faut être deux, ça nous prend à tout le moins l’idée de l’autre qui sur nous s’attendrit pour verser ne serait-ce qu’une larme.  Mais moi je vivrais désormais dans un monde sans contours où tous les êtres se confondent en un point d’interrogation, en un silence qui n’a plus rien de poétique, qui est l’absence douloureuse qui perce le flanc jusqu’au cœur.  Mais moi j’existais à peine pour moi-même.  Mais moi j’avais découvert en l’existence une présence qui ne tient à rien.  Vraiment, rendu là, ça ne s’appelle même plus tristesse : c’est au-delà des mots.

***

Je suis une jeune vieille bête ratiocinante.  Voici ce qu’a écrit sur mon expérience ce pauvre frater absconditus que je ne puis cesser d’être :

La solitude dont j’ai pris conscience est transcendantale ; c’est une certaine réalité au-delà du réel qui détermine les paramètres de ma conditionchat qui louche maykan alain gagnon francophonie empirique.  Il y a des esseulements particuliers, l’abandon que l’on éprouve quand nous laisse une femme, un ami, un parent…  Mais la réalité qui s’est dévoilée est d’un tout autre ordre.  Il s’agit de l’essence de toute solitude, la solitude par excellence, la Solitude au cœur de toutes les solitudes, qui leur confère leur désespérante intelligibilité : NOUS SOMMES SEULS.

***

Finalement, j’ai repris mes vieilles habitudes, puisqu’il faut bien vivre ou imiter les gestes de la vie.  Alors on mange, on dort (on dort comme on peut…), on voit des gens, on fait des trucs…

Un matin, en me rasant, j’ai observé mon reflet dans la glace.

Un jour, peut-être, se détachera-t-il de moi pour vivre sa propre vie, mais il n’en sera pas moins moi, à jamais – et moi je ne suis personne.

Littéralement personne.

© Frédéric Gagnon 2004

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

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