Rétrospective : Chronique de Porto… par Clémence Tombereau

L’allégorie du tonneau

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieIls vivent dans un gigantesque tonneau, imbibé de l’odeur tenace et sapide du vin. Ce parfum liquoreux suffit à les enivrer un peu plus chaque jour. L’air est pour eux une source d’ébriété perpétuelle, à la saveur boisée, et le moult de raisin se mélange à leur sang. Si bien que lorsque l’un d’eux se blesse par malheur, les autres accourent, faisant preuve d’une charité particulière qui consiste à boire un sang au goût vineux de vieux chêne.
Quelques-uns lèchent les parois du tonneau, leur langue frémissant de l’ivre humidité. Ils coulent des jours heureux, passés pour la plupart à explorer sans fin toutes les voies artistiques. Saouls, ils créent, comme ils respirent. Des tableaux, des musiques, des poèmes, des sculptures : la moindre parcelle de temps est occupée par le dépassement du réel sur différents supports.

L’un des hommes, un jour, ose ôter le petit bouchon sur l’une des parois. Il place son œil dans le trou et voit l’autre face du monde. Des êtres semblables à eux, qui s’agitent, qui courent, crient, pleurent, rient fort. L’envie de nouveauté saisit l’homme curieux.
Il décide alors de sortir du tonneau, d’aller à la rencontre de ces autres qui semblent vivre autant. Soucieux de leur montrer ce que son peuple fait, il prend dans son bagage des toiles, une lyre, des poèmes, et part le cœur vaillant, non sans avoir humé une dernière fois la moiteur enivrante.
Ceux qui restent, prudents, remettent le bouchon et continuent leur vie d’ivrognes involontaires.

Le temps passe et un jour, l’aventurier revient. Méconnaissable, les mains vides. Son visage tuméfié effraie ses frères. Après l’avoir soigné, ils l’écoutent, apeurés.

Sur l’autre face du monde, il a montré son art. Avant, il a dû réussir à arrêter quelques personnes, car là-bas tout le monde court, tout le temps, sans forcément savoir après quoi. Ces autres hommes ont jeté un regard excédé sur ses toiles, l’ont écouté chanter sans apprécier, et le son de sa lyre les faisait bailler. Après quelques instants de ces démonstrations, l’impatience les gagna.

« Ce que tu fais là, ma foi, n’est pas désagréable, mais à quoi cela sert ? »
Dépité, et en manque de son odeur d’ivresse, l’homme du tonneau leur dit que cela ne sert à rien, juste à être agréable, comme le chant des chat qui louche maykan alain gagnon francophonieoiseaux ou la couleur d’une fleur. Les autres se déridèrent alors, avant d’éclater de rire. Ils lui apprirent que les fleurs et les oiseaux n’existaient plus chez eux, et que l’agréable n’était pas pour eux un besoin vital. Ils avaient entendu parler du vin, interdit depuis longtemps, car néfaste. Alors que l’exilé tentait de leur expliquer les atouts du plaisir, ils finirent par s’énerver drôlement et le firent taire à coups de poing dans le ventre. Le seul plaisir pour eux jaillissait de la violence.

L’aventurier déçu retourna au tonneau et se fit la promesse de ne jamais en sortir. Rester ivre.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.

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One Response to Rétrospective : Chronique de Porto… par Clémence Tombereau

  1. jacques girard dit :

    Madame Tombereau, quelle belle allégorie originale de «Enivrez-vous» de Baudelaire , mon manifeste. Cette histoire me rappelle mon grand-père que l’on retrouvait , ivre, branché sur l’un des deux tonneaux dans lesquels fermentait son élixir de vie. Que d’échos, ce texte! Merci de m’enivrer de souvenirs heureux.Jacques Girard

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