Une nouvelle de Jacques Girard…

L’écrivain Jacques Girard nous a permis de reproduire ici l’une des nouvelles de son recueil Des nouvelles du Lac.

Apollinaire

Au petit bar malfamé où j’allais religieusement le matin siroter un café ou avaler sans joie une bière rédemptrice, la faune habituelle vivait une sorte de

symbiose. On partageait tout : son triste destin, ses maigres ressources, son infortune, mais aussi « la joie qui venait après la peine » (Apollinaire, Alcools).

On poussachat qui louche maykan alain gagnon francophonieit la solidarité jusqu’à mettre en commun une paire de lunettes qui, miraculeusement, s’ajustait aux abonnés de la place. Il suffit de s’être trompé de lunettes, une fois, pour savoir de quoi je parle.

Ces usagers voyaient maintenant du même œil.  Pendant trois semaines, cette paire de lunettes s’était retrouvée dans la boîte aux objets perdus parmi des portefeuilles dégarnis, des clefs sans serrures, des cartes de tout acabit, des morceaux de linge disparates et même un dentier érodé qu’un client, sans doute au comble de la satisfaction, avait oublié dans un petit « confessionnal » (isoloir où les danseuses se trémoussaient en privé au gré de leurs clients).

Le concierge avait trouvé les indiscrètes lunettes sur une table près de la salle de bains où se dégageait, malgré l’emploi de force produits, une poisseuse odeur d’urine. Détails importants pour une réclamation !  Entretemps, l’employé perdit les siennes au cours d’une de ses nombreuses beuveries. Plutôt polyvalent, l’homme s’activait au ménage le matin, puis se métamorphosait en garçon de table jusqu’à midi. Il lui arrivait de vaquer à de menus travaux d’entretien. Ses activités s’en trouvèrent hypothéquées. Sa déficience soudaine bousillait l’inventaire quotidien. Un brouillard incommodant voilait son téléviseur. « On  dirait des vieux films policiers », se consola-t-il.

La lecture des pages sportives dans son journal Le Quotidien se limitait à regarder les rares photos. L’idée lui vint d’essayer les lunettes qu’il avait trouvées. En plein dans le mille. Super ! Il se soumit à toute une batterie de tests qui auraient fait pâlir l’optométriste Plante. La télévision n’avait jamais été aussi claire et les chiffres sur les compteurs à boisson, enfin, devinrent éclatants de précision. Le nouveau voyant ferma un œil, ouvrit l’autre, ferma les deux, les rouvrit, ferma de nouveau. Il eut beau secouer la tête, sa vue avait pris du pic. Un brin de scepticisme régna jusqu’à ce que ce maniaque des Nordiques puisse éplucher son journal. Quand le patron surgit (un homme sans cou), il s’étonna que l’inventaire fût complété.

— Qui a vérifié les « mitteurs » ? lui demanda le propriétaire, un homme tout aussi bourru que généreux. Ma foi, un sosie d’Apollinaire !

— C’est moi, dit l’employé, un petit gros reconnu pour sa jovialité à toute épreuve, en exhibant l’instrument miraculeux.

C’était de grosses lunettes brunes, assez lourdes, aux verres épais, mais les branches semblaient un peu lâches. Ce modèle datait et n’avait rien en commun avec le modèle sophistiqué que la nécessité imposait au patron. Ce dernier n’eut pas besoin d’interroger l’employé qui s’empressa de raconter son baratin.

À l’habitué de la place fraîchement arrivé, le garçon de table remettait sur le tapis son histoire, exposait fièrement l’objet et l’invitait à un essai. La bonne dame qui y sirotait tous les matins ses trois cafés pour le prix d’un se montra sceptique. Elle les enfourcha. Estomaquée, elle put dévorer son horoscope dans le journal, ce que sa vieille paire lui interdisait depuis des lustres. Ses maigres moyens de la sécurité du revenu ne permettaient pas une telle dépense.

Il en fut de même pour un autre pilier de la place. L’essai eut lieu une heure après son arrivée, le temps de remettre ses idées d’aplomb. En ingurgitant par petites lampées une grosse bière aussi froide que son foie rongé par une cirrhose depuis quinze ans, l’alcoolique put lire l’heure sans reculer sa montre à bout de bras. L’exploration de quelques lignes dans la rubrique des sports valida le test.

Ce jour-là, une fois sa double fonction accomplie, le petit gros, plus heureux que jamais, changea de place au comptoir. L’argent qu’il avait amassé afin de se doter d’une nouvelle paire de lunettes transféra dans la caisse du petit hôtel. En dessous, sur une tablette où les employés déposaient leurs objets personnels, se retrouvèrent les loupes magiques avec lesquelles tous et chacun voyaient.  Quelques jours plus tard, le patron ayant oublie ses lunettes, finalisa le dépôt avec la paire de réserve.

« Je vois mieux que dans les miennes, affirma-t-il de sa voix de centaure. Et dire que j’ai payé quatre  cents dollars pour des « barnicles » avec lesquelles je ne vois rien et qui me donnent l’air d’une tapette ! » Si le concierge n’avait pas réclamé « son bien » , il est fort probable que le patron se l’eût approprié.

Maintenant, le matin, le journal circulait autour du comptoir avec les yeux en prime. Tous en profitaient pour lire ceci, cela et d’emblée en bavardaient. Quelle métamorphose ! Le patron devint un usager et les réclama pour jouer aux cartes avec les clients, ce qu’un règlement maison tolérait complaisamment jusqu’à l’angélus. Elles échouaient à l’homme de ménage pour sa soirée du hockey. La bonne madame en profitait pour lire son courrier. L’ivrogne l’imita. Son courrier était aussi abondant que celui d’un homme d’affaires.  L’ex-camionneur entretenait avec les gouvernements une correspondance très suivie.

Cette paire de lunettes ne chômait pas et voyait des yeux différents avec un égal chat qui louche maykan alain gagnon francophoniebonheur. Gare à celle ou à celui qui en abusait. Il devint urgent de réglementer son usage. Le barman les égara lors d’une cuite. La vie s’arrêta.  L’inventaire attendit, le patron maugréa et mit sur le dos du pauvre homme ses déboires aux cartes, la vieille dame et l’ivrogne roulèrent de gros yeux. On bouda le coupable. Tous les usagers lui reprochaient de ne pas les avoir laissées à leur place.

La vie reprit son cours dès le lendemain après que le fautif les eut retrouvées on ne sait où. Il suffit d’avoir perdu quelque chose pour l’apprécier davantage. Ainsi, chacun y alla de ses recommandations et de ses petits soins. Le patron rendit les branches plus rigides, la vieille dame les nettoya avec précaution et tendresse ; le concierge acheta la mixture pour polir les verres et l’ivrogne trouva dans le peu qui lui restait un vieil étui pour les protéger. Arrivait-il, à l’occasion, qu’un nouveau client s’en serve, ses fidèles jetaient alors un œil vigilant. Ces derniers pensaient même restreindre son utilisation à leur seul usage.

Trois mois plus tard, quelqu’un téléphona pour demander si l’on n’avait pas trouvé une paire de lunettes dont la description coïncidait avec celle qu’ils détenaient. .Le patron ne prit pas à la légère son interlocuteur.

« Non ! » cria-t-il sèchement. « S’il ne comprend pas, c’est parce qu’il est sourd ou pas brillant », ajouta-t-il, sous l’œil ravi de ses complices du       « cercle de l’œil ».  Habituellement, les gens qui perdaient quelque chose téléphonaient dès le lendemain, mais rarement après un tel délai. Ce coup de téléphone déstabilisa « le marché ». La valeur des lunettes monta en flèche, tous craignant que le propriétaire n’arrivât à l’improviste.

Souvent, des clients ayant égaré un objet venaient réclamer leur dû. À l’unanimité, le cercle des usagers redoubla de prudence. À l’arrivée d’un métèque, le porteur les camouflait aussitôt. Avec les mois, tout reprit sa place. Quand le patron parla de vendre l’établissement, on s’inquiéta du sort des dites lunettes.  Chacun avait son boniment et plaida sa cause.

— C’est moi qui les ai trouvées, clama l’homme de ménage.

— C’est à moi, on les a trouvées dans mon hôtel, rétorqua le maître des lieux.

— Au lieu de vous chicaner, donnez-les moi, j’ai pas les moyens d’en avoir des neuves, vous allez régler votre problème, défendit la vieille dame avec un art de la plaidoirie qu’on ne lui connaissait pas.

L’ivrogne, lui, en vieil habitué de la défaite, ne plaida pas sa cause …

Notice

Jacques Girard est né à Roberval.  Écrivain, journaliste, enseignant, il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits réflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes et bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres : Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.

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