Un récit de Pierre Patenaude…

Guenille de pierre !

 

Vivait dans un village, à 80 kilomètres de Fjord City, une dame qui sculptait de la guenille : tante Jeanne d’Arc.  Je croyais savoir d’elle… tout.chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Ses soupirs écrits dans le texte de la vie passaient droit.  À songer, je mettais la table à la vérité.  Des phrases-chocs me clouèrent :

« Une chance que votre père est parti, vous auriez fait quoi avec ? »

Ses mots cognaient :

« Avec le tissu, je couvrirai cloche de feutre, sacoche et souliers afin d’agencer le visage de ma cliente en retailles de grimaces. »

Tante riait.  Noël, Pâques, mariages, funérailles, noces d’or… chapeaux de son cru gonflaient le tronc.

Un jour, le pape jugea qu’à l’église on prierait sans chapeau.  Tante cracha dans la vasque – narguer était son fort. Elle peignit à la spatule, élut le pointillisme, le cubisme, l’impressionnisme, cueillit des bois sur la berge, cousit des pique-épingles de velours, et de ouate les bourra, puis sculpta – comme elle disait – de la guenille. De rien elle faisait. L’église chut. Le comptoir de tante Jeanne d’Arc, oasis dans sa vie, ferma.  Son moteur premier eut des ratés.  Le Valium, dont l’innocuité était la force – à coups de leurres – la tua.  Au palais de Buckingham, elle aurait œuvré. Mais notre château était là où Dieu logeait.

*

Ce 16 octobre, six heures, au grenier je vais chercher les  statues de guenilles. Vivia, ma mère, les a rangées dans un sac à rebuts. J’entre dans le vestibule, antichambre des cellules de mère et de grand-mère, où jadis criaient les démons.  Dans le placard, le linge sent. La planche j’ôte.  Le bras j’étends. La trappe, de son trou, bouge. Je la pousse. Le sac ! Du contour de la poche, pointent genoux et coudes, arêtes des sculptures de guenille. Non, rien ne bouge !

La peur agite les objets. Jadis, les visages sculptés dans la guenille  de tante Jeanne d’Arc dansaient. Et s’ils étaient encore vivants, ces faciès ! Encore m’abat. Monter me scie.  Non ! je n’y vais plus, mais laisse béer le trou.

Au pied du lit, / j’ai croupi.  / Je me suis remis. / Au cagibi, / j’ai franchi la nuit.

Pattes pendues / coudes meurtris, / j’ai gravi / le réduit.

Ma vie… / Si ! / Je fuis.

Fuse la lumière entre les planches, os du toit. Je note cinquante-deux lattes.  D’hier, chiffrer est un toc.  Compter les planches de la galerie, les barreaux de la rampe, les autos qui passent, les poteaux. Les vagues au nordet.  Un chiffre pair ?  Mon Dieu !  La peur de mourir ;  d’être ;  ne plus compter. Un chiffre impair, je cesse d’inspirer, mais n’expire pas, faute de courage.

*

J’ouvre le sac et prends une toile. Le jute sent le moisi.  Des crottes de souris souillent les visages et les mains des dames éborgnées. Je me surprends, pour la deuxième fois de ma vie, à ne rien penser, pas même compter.  La première était au café du centre commercial. Je lisais La Nuit. J’épiais les inhumains. Et puis, rien.  L’employé m’a dit : « Monsieur, désolé… »  Perdu dans le vide de mes non-pensées, un humain m’expulsait. J’aurais dû parler. Argumenter.  Me suis tu.

La non-pensée a cessé.

J’ai jaugé les œuvres et, une à une les ai tirées du sac. Elles étaient comme des galets au dégel. Tante Jeanne d’Arc disait le souci de piocher la guenille. Elle glissait ses mains en taillant la vie.

Je sortis les gravures, toutes plus friables les unes que les autres.  Si ça n’avait été que du bouton fiché dans l’orbite du premier tableau des dix que comptait le sac.  Et si cette absence de chair était discours ou non-discours !  Tante Jeanne d’Arc taisait le clérical, mais de l’âme, du cœur, de l’esprit suintaient secrets, souvenirs et rancœurs.  Elle connotait.  Nous ne comprenions pas.  Nous aurions voulu l’ouïr dénoter. Parler pour parler était de la non-parole. Son œuvre le dit.   Une œuvre friable. Un ouvrage qui cloque. Trop de souffrance en palimpseste sous la guenille.

La deuxième sculpture a le nez arraché, comme Quéqué, le petit-cousin de tante, vu au café de la non-pensée.  De lui elle raillait : « Il m’aurait épousée, ce débosseleur.  J’aurais réfléchi avant qu’il me recule dessus avec son Oldsmobile.  Mieux valait être écrasée une fois au sens propre, que toute sa vie au sens figuré. »

Nous gobions juste le désigné, le signalé, l’inscrit.  Les ans nous dirent les silences, les sous-entendus, les présuppositions, les calembours, les analogies, les métaphores, les métonymies, les synecdoques, les contrepèteries, les coups bas.

Les sculptures de guenilles firent défiler à l’envers la vie. Tante Jeanne d’Arc, que j’avais oubliée, de son œuvre vit.

La trappe j’ai refermée.

Suis parti

finir

ma non-vie.

L’auteur…

Pierre Patenaude est un écrivain/écrivant qui devrait publier bientôt son premier roman. Il nous a soumis ce texte d’unechat qui louche maykan alain gagnon francophonie profonde originalité qui entremêle nostalgie et souvenirs d’enfance dans ce climat surréaliste qui lui est propre.  C’est le sixième qu’il présente sur ce blogue.  Sa langue rompue à l’onirisme nous étonne toujours.


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3 Responses to Un récit de Pierre Patenaude…

  1. Jean-Marc Ouellet dit :

    J’ai toujours aimé les secrets des choses, ces mystères que recèlent les objets du passé, qui ont transités d’une main à l’autre, d’une vie à l’autre. Votre texte, monsieur Patenaude, baigne dans cette nostalgie sensible, avec une langue propre à vous, spéciale, comme le sont les choses.

    Bravo.

    Jean-Marc O.

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  2. J’aime l’esprit de Pierre Patenaude lorsque nous nous rencontrons. Je viens de lire ce beau texte et je dois dire que j’y retrouve bien là l’esprit de Pierre. J’ai aimé.

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