Les couleurs de Virginie, par Virginie Tanguay…

Le grand débordement

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 Le mois de mai 1926 marqua à jamais la vie des Jeannois qui assistèrent, impuissants, à ce que les colons appelèrent « La tragédie ». La plus grande industrie d’aluminium au monde avait été construite sur les rives du Lac Saint-Jean. La mise en fonction des barrages provoqua des conséquences désastreuses. C’est l’âme et le cœur du lac et de ses habitants qui furent déchirés…

 L’eau montait sans arrêt et d’une façon espiègle. La lenteur avec laquelle elle s’avançait la rendait traîtresse. Cette force naturelle engloutissait tout sur son passage. Ne reculant devant rien, elle avalait les terres en friche, déracinait les arbres, délogeait les rochers. Le ciel impressionnant, d’un bleu électrique, semblait porteur d’un mauvais présage. La brume stagnante ajoutait une touche sinistre au paysage. L’inquiétude planait chez les villageois.

 Les jours passaient. La situation déplorable n’allait pas en s’améliorant. Les habitants gardaient l’œil ouvert. On avisait les enfants de se tenir loin des berges et on accrochait des chapelets aux cordes à linge. Malgré tout, comme chaque dimanche matin, les cloches de l’église Notre-Dame sonnèrent. En bons chrétiens, les habitants répondaient à l’appel et se rassemblaient sur le parvis. On pouvait lire la désolation sur les visages fatigués.

 C’est alors que Jérémie Potvin, cultivateur, arriva à la dernière minute en se faufilant à travers la foule. Au passage, il laissa des empreintes de boue sur les planches de bois et ferma d’un coup sec les grandes portes de l’église. S’excusant au curé qui n’osa placer un mot, il lui demanda la permission de prendre la parole. Le silence régnait.

 Cet homme sortait très peu de son lopin de terre, sauf pour se rendre au moulin à farine le long de la rivière Ouiatchouanish. M. Potvin était un cultivateur acharné. Ses larges mains savaient manier la sciotte, semer le grain, réparer la machinerie et caresser la peau de sa femme qui lui avait donné treize enfants. Derrière sa carrure imposante se cachait un homme aux grandes convictions. Lorsqu’il prit parole, sa voix résonna si fort qu’on l’entendit dans tout le comté !

 «  J’me tiens debout en tant que président du comité de défense des cultivateurs ! Monsieur le maire dit haut et fort qu’il ne faut pas empêcher le développement économique du Lac-Saint-Jean. Y’a pas tort, mais se serait-ti possible, enfin, de s’accorder avec l’gouvernement pis la compagnie ? Qu’essé qui nous nourrit, qu’éssé qui nous réunit… c’est nos terres ! Y ambitionnent su’l pain béni ! Y faudrait qu’y acceptent de rebaisser les eaux pour qu’on récupère nos biens. Y pourraient prendre leur réserve dans la rivière Péribonka ! Y’a à peu près pas un chat qui habite par là, y’aurait moins de dommages ! Ce serait donc de v’aleur de se faire manger la laine su’l dos !

 À ce qui disent, on est reculés par l’tonnerre, mais y savent ben que grâce à nos richesses y vont s’en mettre plein les poches ! J’arrive du quai du Roberval… ben enfin, de ce qui en reste. Même les rails disparaissent dans l’eau. A fallu que j’laisse ma charrette là-bas pour m’en venir icitte à pied, y’a trop d’eau su’l boulevard Saint-Joseph. C’est rendu que les égouts refoulent pis que les pitounes s’empilent devant les façades. Ça r’garde mal, ça r’garde ben mal. Comme c’est là, on a perdu des milliers d’acres de terres… C’est à croire que ce qui est une tragédie pour nous ne l’est pas pour eux ! »

Virginie Tanguay

  Notice biographique

Virginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean. Elle peint depuis une vingtaine d’années. Elle estchat qui louche maykan alain gagnon francophonie près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes. Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique. Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif. Ses œuvres laissent une grande place à la réflexion. Les détails sont suggérés. Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien. Elle est aussi chroniqueuse régulière au Chat Qui Louche. Pour ceux qui veulent en savoir davantage, son adresse courrielle : tanguayaquarelle@hotmail.com.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

 

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2 Responses to Les couleurs de Virginie, par Virginie Tanguay…

  1. Brunengo dit :

    Comme toujours tout est magnifique! Dommage je n’ai pas pu le relayer sur FB
    Mais merci merci merci

    J’aime

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