Une nouvelle d’Emmanuel Simard…

Les naufragés ont le mirage facile

Comment écrire le paradis quand tout nous pousse à écrire l’apocalypse. (Ezra Pound)

Une ben belle moto en tout cas….

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Emmanuel M. Simard

Merci d’être venu m’aider.

Rien là… Avec une belle petite paye de même.

Il brasse sa bouteille de bière devant ses yeux cernés.

Ta sœur est chez vous ?

Ouais…

J’ai une job de barmaid à lui offrir…

Elle a déjà une job…

Il essuie ses mains dans le chiffon visqueux. Il range ses outils dans son coffre en métal.

Avale subito le fond de sa bière. Vacillant il tente de placer la bouteille dans la caisse.

Une autre glisse entre ses doigts. La décapsule sur l’ouvre-bouteille vissé à une des poutres.

Je t’en prends une pour la route.

De dos il envoie la main.

Il se déscotche de la moto. Ses yeux amincis par l’alcool rencontrent la silhouette qui s’éloigne.

En contre-jour.

Éblouie par le disque lumineux en déclin.

*

Elle risque une cuillère de soupe. L’approche lentement. Lape le liquide du bout de ses lèvres charnues. Elle prend la miche de pain. En arrache un morceau qu’elle graisse de margarine.

C’est quand les tests?

Dans trois semaines.

Elle trempe son pain de soupe.  Le porte à sa bouche.

C’est à Québec?

Il acquiesce de la tête. Dépose son verre d’eau.

J’espère que les pilules vont marcher…

Inquiète toi pas… Steve l’a dit… si tu fumais la vieille… il le saurait même pas…

Elle souffle sur la soupe fumante. Il écrase des craquelins dans la sienne. Le métal cogne sur la vaisselle. Les regards s’entrecroisent. Elle sourit.

*

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLa ville prend la nuit. Bredouille une lumière blafarde. Accrochée aux lampadaires d’aluminium bossés. Placardés d’affiches décapées. Le rétroviseur renvoie son regard sur les cuisses généreuses d’une jeune femme assise sur la banquette arrière.

Tu restes où déjà?

Proche du Centre d’achat… 330 rue Maltais.

La voiture prend un virage à droite.

Il continue d’épier le décolleté chaud et bronzé de la jeune femme. Et son ventre plat décoré d’un diamant au nombril. Emmaillotée d’une veste faite de poils hirsutes. La jupe bien remontée. Il devine malgré l’ombre la couleur de son sous-vêtement.

Grosse soirée ?

La jeune femme fait mine de ne pas l’entendre.

Il répète.

Un sourire forcé craque son visage.

Pas pire…

La voiture s’arrête devant un bloc appartement.

La jeune femme ouvre la portière. Fait claquer ses hauts talons sur le pavé. Elle le remercie. Lui dit au revoir.

Ses hanches se trissent vers l’immeuble. Rudoyant l’air de gauche à droite. Sous ses prunelles combustionnées.

*

Assis sur le bout d’un banc il est quelque peu penché vers l’avant. Les miroirs entourant la pièce lui renvoie son reflet. Camisole usée des Bulls de Chicago. Short noir en lycra. Près de lui une serviette de coton blanc. Un haltère de 25 livres dans la main droite.

Son biceps se gonfle d’acide lactique. S’échauffe. Le coude fléchit. La charge descend. Il pompe encore. Le biceps se gonfle à nouveau. De plus en plus les miroirs décèlent la souffrance dans son visage.

Tendu.

Contorsionné.

À la cadence de l’effort.

Il compte ses tractions.

……………………………8…9…10…11…12…13…14…15…

Il dépose l’haltère. Étire son bras. Masse son biceps et son triceps. Ainsi que les muscles de son avant-bras. Sa serviette vient lécher son visage trempé.

Il pige la fonte avec l’autre main.

Et y opère la même mécanique.

Des reflets interfèrent son champ de vision. C’est un groupe d’hommes et de femmes qui pédalent leur sang et leur sueur sur des bicyclettes stationnaires. Leur tête fixe le plafond où un téléviseur diffuse une partie de hockey.

C’est un trapu qui soulèvent une barre de fonte pour enfler ses trapèzes.

C’est une svelte qui monte des marches infinies.

C’est un obèse prisonnier d’une machine bien huilée qui gruge ses pectoraux et ses abdominaux.

Il les voit dans ce reflet.

Sans les voir.

Il compte ses tractions.

………….5…6…7…8…9…10…11…12…13…14…15…

Il dépose.

S’essuie.

Un rictus s’imprime sur son visage émacié et imberbe.

Il masse ses biceps.

Il remet l’haltère sur son socle.

S’éloigne vers l’une des nombreuses machines.

*

Elle découpe des crudités. Autour de la table de travail quatre autres consœurs préparent des plats. Une forte femme affairée au fourneau s’occupe d’un potage.

C’est un étalon je vous dis.

Qu’il la mette su’a table…

Ouais on pourra juger après…

Moi j’ai pour mon dire que c’est mieux une petite vaillante qu’une grosse vache…

Les femmes décapent les murs d’un rire grave. Profond.

Ahh mééé… Ginette… criss que tu parles mal…!

Ahh mééé. R’garde l’autre…

Son visage enregistre une série de sourires factices. Découpe de manière machinale les carottes et les céleris et les poivrons.

Une femme longiligne apparaît dans le cadre de porte. Elle lui fait signe de venir la rejoindre.

*

Le vent bourrasse les arbres rabougris sur le bord de la rivière. Rivière qui éructe des hectolitres litaniques. Torve et en colère. Au-dessus le ciel s’enrubanne de voiles noirs. Le tonnerre murmure. Une fine pluie gorge les craquelures de trottoir.

Il court dans ce malstrom famélique.

Dans son survêtement de coton il crève les décharges de vent.

*

La chambre est petite. Dans un coin une vieille dame se berce.

Amorphe.

Ne bouge presque pas.

Seuls ses pieds sculptés d’arthrite la propulsent vers l’arrière.

Elle s’assoit tout près.

La vieille dame ne la remarque pas.

Ses yeux pointent le plancher.

Inertes.

Tu veux écouter de la musique ?

Elle va au tourne-disque. Tire un vinyle de l’étagère. L’installe sur la platine. Le bras mécanique bouge. Encoche le diamant sur le disque.

Un roulis de piano parvient jusqu’à eux.

Bach sifflote.

La vieille dame lève les yeux vers la fenêtre.

*

Il sirote son café au bar. Il regarde dans le miroir lui faisant face la jeune femme arrivant sur scène. Un boa de plume virevolte autour de sa poitrine gorgée. Avance à pas calculés ses deux échasses surmontées de talons rouges. Elle caresse son sexe. Masse ses seins. Une musique sirupeuse dodeline sur son fessier.

*

Elle boit un thé maintenant froid. Elle pousse son regard à l’extérieur. Là où les voitures escriment le macadam. Elle se lève de sa chaise. Au comptoir elle lave la vaisselle. On cogne. Elle sèche ses mains. Va ouvrir.

Mon frère est au garage.

Je sais, je sais… mais c’est à toi que je voulais parler…

Elle garde la porte entrebâillée. Son œil taquin se peint sur ses hanches. Sur le galbe visible de son décolleté.

Ton frère m’a dit que t’as perdu ta job.

Elle fait oui de la tête.

Écoute… on cherche une barmaid au bar où je travaille…

Je sais pas…

Elle referme la porte.

Laisse-moi parler…

C’est pas trop mon genre ces places-là…

Non… écoute… tu pourrais faire du tip en viarge…

Il recule.

La salue.

*

File droit vers la salle de bain s’équipant au passage du journal de la veille laissé sur la table à café. Confortable sur la lunette il survole les gros titres. En lecture diagonale ses lèvres miment une série d’articles et de billets.

Un sourd craquement provenant du plafond déroute le silence.

Sur un rythme saccadé.

Continuel.

Frisant ses tympans il stoppe sa lecture. Dépose le journal sur le prélart tiède.

De clairs gémissements percent la pièce. Les craquements métalliques se font plus rapprochés.

Il se concentre. Ralenti sa respiration afin de mieux entendre.

Viennent en musique à ses oreilles.

Râlements.

Essoufflement.

Couinement.

Jouissance.

Il fixe toujours le plafond.

Plus rien.

*

Il laisse tomber son sac de sport. Emmitouflé dans une robe de chambre. Les cheveux encore mouillés de la douche. Elle s’approche de lui énervée.

Et puis ?

Ça bien été… l’instructeur a dit que j’avais fait un des meilleurs temps…

Elle se jette dans ses bras. L’encastre de ses bras minces. Un baiser tombe sur sa joue.

Il l’observe repartir vers sa chambre.

Tu sais t’es pas obligé de travailler là… Si je suis accepté… tu pourrais partir avec moi… avec la paye de l’armée… on en aurait assez pour vivre nos deux…

Pis maman ?

On pourrait la transférer avec nous autres…

Tu sais ce que j’en pense…

Il se râtelle le cuir chevelu. Replace ses cheveux poussiéreux.

Tu sors ?

Je travaille…

Pas la job que Claude t’a offert…

Elle ne répond pas. Trop occupée à se peinturlurer le visage d’ombre à paupière. De mascara.

Me semblait que c’était pas ton genre de place?

Un rouge à lèvre glisse sur ses lèvres charnues.

Faut ben travailler…

*

Égueulé d’alcool il titube sur le trottoir lézardé. Sa canadienne ouverte aux froids couteaux du Nordet. Sa tignasse à la merci du vent.

Sac mou.

Inerte.

Fissuré de bières et de forts.

Il atteint sa voiture. Fouille ses poches.

Deux gaillards vestonnés de noir le rejoignent.

L’un l’agrippe par derrière. Le pirouette sur la voiture.

Vociférations.

On t’a déjà averti… tu touches pas aux serveuses…

J’ai rien fait… c’est elle qui m’a frôlé…

C’est la dernière fois qu’on te le dit…

Il grogne d’affirmative. Les deux bonzes reviennent sur leur pas.

Fracas de moteur. Creusant de légers sillons dans la rue mouilleuse.

Les roues s’enfuient.

*

Il ouvre une lettre.

Il perçoit certains mots sur le papier.

Avons le regret…

Échoué le test médical…

*

Elle serre les cuisses.

Il l’étrangle. Dans le stationnement. Dans la voiture il file sur elle.

Elle se débat.

Il se défroque. Déchire sa culotte.

Il la frappe à la joue.

La pénètre.

Elle crie.

*

Il marche sur le viaduc. Passe devant un vieux garage où un édenté change les radiateurs. Une station-service aux couleurs d’une méga chaîne. Un restaurant de Fast-Food. Des maisons cloquées de vieillards amorphes.

Les coups de vent produit par les semi-remorques lui lacèrent le dos. Perpendiculaire à cette route un malstrom de rivière au torrent jaunâtre s’agite. Il passe sa main sur son visage engrêlé de poils hirsutes.

Une main tremblante.

Nerveuse.

Il descend vers le torrent.

Il sent une matraque s’abattre dans le bas de son dos. Sous l’impact son corps plie en deux. Un coup de genoux pulvérise sa mâchoire.

Le sang s’écoule par les narines éclatées. Il l’accroche de ses deux mains encordées de veinules boursouflées.

J’ai rien fait… c’est elle… c’est elle…

Il ne fait que pleurnicher.

Le sang goutte sur sa lèvre supérieure.

S’infiltre par les interstices de ses dents.

Mêlées aux sanglots des rafales de toux viennent brouiller ses dires.

Et il cogne son corps frêle comme un vulgaire poisson mort dans une barque.

Truffé d’angoisse.

De frayeur.

Ponctué de crachats.

Vomissures.

Il s’éloigne du corps gargouillant.

Chuintant de pleurs.

Il s’en va.

*

Elle l’observe. Longuement. Elle allonge un bras. Touche son épaule. La vieille dame se retourne.

Offrant un sourire irradiant.

La vieille dame touche sa joue bleutée. Plisse ses paupières d’oie.

Vous êtes qui ?

Elle va mettre le disque.

Les larmes de Bach.

La vieille dame se berce.

Originaire de La Baie, Emmanuel M. Simard détient un diplôme en art interdisciplinaire de l’Université du Québec à Chicoutimi. Il a écrit et réalisé une dizaine de courts métrages et a participé à divers festivals. Il tente aussi de se tailler une place dans le merveilleux monde de la télé. Il travaille à la publication de son premier roman. Dernièrement, il a publié de la poésie dans les revues Estuaire et Jet d’encre. Cette nouvelle est son troisième texte dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. AG

 

 

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