Remous d’éternité…

Une nouvelle simple dans sa profondeur de l’écrivain Jean-Marc Ouellet

Remous d’éternités

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Hokusai, La vague

Elle frappa la pierre. Une vague fluide, fraîche, écumeuse. Une vague indifférente, achevant son périple, un voyage amorcé quelque part dans l’immensité. Elle s’écrasa et disparut dans l’abîme, rejoignant la vastitude, humble, sans pourquoi, ni comment, comme elle se devait, comme il le fallait. La vague n’était plus une vague. Mais elle était encore. Et à jamais. Elle avait été. Être, s’éterniser. Obscur espoir. Vil espoir.

Le vieil homme vit la vague. Il la vit s’approcher de ses pieds flétris par les pas d’une vie. Sa vie à lui. Une longue vie. Tant de si, tant de pourquoi. Cette vague, il la vit s’écraser sur la pierre. Ses jambes affaiblies avaient tout juste eu le temps de se soulever, de l’esquiver.  Le vieil homme baissa les yeux. Il sourit. Il laissa les jambes levées. Il y a tant de vagues. Et tant d’années vivent dans un vieil homme, un océan de vagues, des vagues qui se succèdent, qui frappent, sans répit, qui accablent la pierre de chairs, pierre sans défense, pierre aux pleurs refoulés. Les vagues et les tempêtes avaient tourmenté la carcasse du vieil homme, elles avaient maltraité ses certitudes. Et toute sa vie, il s’était obstiné, il avait résisté, telle la pierre sur laquelle il était assis, s’usant peu à peu, sans le savoir, sans le vouloir.

Le vieil homme regarda ses mains, chair ridée, durcie, oubliée. Toutes ces choses qu’elles avaient tenues, ses mains. Tout ce métal, tout ce bois. Tous ces livres qu’elles avaient feuilletés, ses mains. Tout ce sable échappé sur des terres étrangères. Elles avaient frappé un homme, ses mains. Du sang s’y était déposé. Le sang d’un autre. Le sien. Pour une femme. Une inconnue qu’il voulait défendre. Qu’il ne reverrait pas. Toutes ces chairs qu’elles avaient caressées, ses mains. Des chairs qu’il avait cru chérir. Toutes ces vies qu’elles avaient serrées, chacune plus fermement que les autres, courageusement, égoïstement, de peur de les perdre. Pour ces vies, que de nuits d’insomnie, que d’abnégations. Des vies à aimer. Sa rédemption. Pour le bonheur des sacrifices, pour les peines devenues joies, pour la douceur de donner. La vie avait été dure pour le vieil homme. Et malgré ses traîtrises, il l’avait aimée cette vie. Sa vie.

Le vieil homme regarda l’immensité à ses pieds. Comme la vague, il s’éclaterait dans l’univers, il s’éparpillerait, l’esprit quelque part, la chair semée aux quatre vents. Et il serait toujours. Il avait été.

Le vieil homme leva les yeux. Le crépuscule achevait. La nuit tombait. Les vagues s’apaisaient. Elles s’éteindraient peut-être. Non. Elles seraient là, invisibles, sournoises, cachées dans l’ombre de la mer, des ténèbres, du néant. Avant que la lumière ne revienne. Encore. À jamais.

Et le vieil homme sourit.

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, sortira en février 2010.

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