On ne s’en sort pas… une nouvelle de Frédéric Gagnon…

(Cette semaine, Frédéric Gagnon nous offre une nouvelle.)

On ne s’en sort pas

Je suis l’enfant unique d’une famille de la haute bourgeoisie de Québec – mais j’ai porté mon nom comme une tache maudite.  Jamais mon père, alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec qui pourtant devait tout au sien, ne m’ouvrit de portes ; jamais il ne m’encouragea ni ne me proposa de situation ; jamais il ne me présenta au beau monde de manière avantageuse.  Il me traitait publiquement avec mépris ; je devins la risée de toutes ses connaissances.  Il m’était donc impossible de me trouver un emploi honorable : le néant qui séparait un patronyme illustre de mon abjection sociale me réduisait aux limbes d’une vie déréalisée.

Une nuit de juillet, comme je m’abandonnais à l’amertume dans un bar de la Grande Allée, convaincu de n’être, à trente-cinq ans, qu’un homme pathétiquement inachevé, un éternel bon à rien, du coin de l’œil je la vis venir vers moi.

Myra était une femme comme jamais je n’en avais vu – et je doute que la mort même m’accorde spectacle si fulgurant.  Ses yeux aigue-marine me pénétrèrent comme un soleil d’eau quand elle approcha du comptoir où je buvais depuis plus d’une heure.  C’était une grande femme toute de cuir vêtue, à l’exception d’un jersey noir que l’on devinait sous la veste.  La masse de ses cheveux lisses et sombres tombait sur ses épaules.  Son teint rosé exprimait les nuances de sentiments qui se reflétaient en l’éclat de ses prunelles, et son rire découvrait de parfaites dents blanches qui brillaient tel un bonheur d’enfant qui toujours nous élude.

Bientôt nous engageâmes la conversation.  Entre nous tout était clair et naturel.  Les mots étaient moins des sons que des relais immatériels que traversait le courant d’une profonde sympathie.

En toutes choses dort une âme qui pour s’éveiller attend l’apparition d’une femme magique.  Myra était cette femme, une flamme douce, pourtant ardente, qui tirait de la veule banalité des êtres un monde tout en charmes et fantaisies.  Oui, pendant plus d’une heure ma vie fut un pur chef-d’œuvre.  Puis Myra dit que nous devrions ensemble quitter la ville.  Sur le coup, l’idée m’enchanta, puis une ombre assombrit le cours de mes pensées : j’étais sans le sou.  Sans le sou !  Je sentais vaciller l’univers d’opale qui trouvait en Myra son principe.  Alors une idée me vint, l’idée d’un homme prêt à défendre son salut avec toute la fougue d’un désespoir passé.

***

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecMyra m’attendait place d’Youville, dans son automobile grise, tandis que je gravissais le long escalier étroit qui menait à ce loft de la côte d’Abraham, rue sans arbres, tout en briques, béton, verre, bitume, où l’on circule de jour comme de nuit.

Une musique assourdissante, une pure cacophonie, venait du logement de Bébé Melançon, pusher que j’avais rencontré chez Luz, un type qui fumait de gros pétards, qui se prenait pour un écrivain.  J’ai dû frapper violemment la porte avant qu’il ne m’ouvre.  Dans l’entrebâillement j’ai vu un petit homme hirsute, torse nu, vêtu d’un jeans, qui ne s’était lavé ni rasé depuis plusieurs jours.

– Quoi ! hurla-t-il.

– Tu ne me reconnais pas ?

– T’es qui donc ?!

Un instant il me dévisagea, puis ses traits se détendirent et il ajouta :

– Ah ! l’ami de Luz.  Attends un peu, j’arrête la musique.

Il s’éloigna sans m’inviter.

Le bruit enfin cessa et il revint à la porte.

– Tu veux quoi ? demanda-t-il.

À mon tour je l’examinai.  L’ampoule du palier éclairait cruellement la peau tavelée de son visage jaunâtre.

– C’était une erreur de venir, dis-je.  Je m’en vais.

Comme il allait refermer la porte, je lui ai balancé une droite au visage.  Il essayait de se relever qu’il recevait déjà mon pied dans la gueule.

Ce Melançon était sonné !  Il devait y avoir un vrai carillon dans sa tête.

D’un coup d’œil j’inspectai cette grande pièce rectangulaire plongée dans la pénombre, vide à l’exception d’un sofa, d’une table basse, d’un lit et d’une chaîne stéréo sur le plancher.  Nous étions bien seuls.

Je me suis approché de la table.  J’y vis un monticule de cocaïne, une pipe à hash, un pot à biscuits, vieillerie jaunasse décorée d’un petit garçon bleu qui pêche à la ligne, accompagné de son chien brun – et un révolver, un .38 à canon court, une vraie petite merveille dont je m’emparai sur le champ.

J’avais déjà constaté que ce Bébé Melançon n’était pas une lumière.  J’ouvris donc la boîte à biscuits.  Un joli magot ! Pas moins de dix mille dollars.  Je me suis laissé tomber sur le sofa.  Il y avait bien une minute que j’admirais la masse de billets froissés quand j’entendis des pas qui s’approchaient.

– Arrête ou je te descends ! criai-je, l’arme dirigée vers le petit homme furieux.

Moins d’un mètre le séparait de la table.  J’ai visé le tibia et Bébé tomba de tout son long en gémissant.  Maintenant il fallait aller jusqu’au bout.  Jamais je n’avais soupçonné la joie sauvage de l’assassin.

– Celle-là, c’est de la part des enfants à qui t’as vendu  ta camelote, dis-je, puis, au bout d’un instant d’une frénétique intensité, je lui ai tiré une balle dans le crâne.

Le sang faisait une très jolie fleur sur le plancher.

Heureusement, le bruit des automobiles avait dû couvrir celui des coups de feu.

J’ai quitté le loft, la boîte dans les mains et le révolver sous le veston.  « Pas un dégonflé.  Je ne suis pas un dégonflé », pensais-je.  Voilà ce que toute ma vie j’aurais voulu dire à mon père.

***

Bientôt nous quittâmes la ville.

Le bolide crevait la nuit alcaloïde que traversaient des spectres phosphorescents, figures abstraites, étrangement suggestives, échos conjugués de la pleine lune et des lumières de lointains villages que nous apercevions aux flancs des collines.

Sans effort Myra dirigeait le véhicule sur cette sinueuse route régionale qui m’était inconnue.  Parfois je me tournais vers elle et lui trouvais un charme troublant.  À cette candeur, qui dans le bar m’avait émerveillé, succédait l’expression d’une beauté cruelle que révélaient un certain sourire, un certain éclat du regard – et la part la plus obscure de mon être s’animait au contact de son double féminin.

J’étais parfaitement contenté.  J’avais la femme, le fric et sous la ceinture un révolver froid et rigide comme un sexe de zombie.

Au bout d’une heure, peut-être deux, je ne sais trop combien de temps, nous vîmes un improbable motel.  Myra gara l’automobile devant une alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec fenêtre illuminée.  Elle me dit de l’attendre et se rendit à la réception, puis elle revint avec une clé et nous conduisit à notre porte.

Dans la chambre, elle eut à peine le temps d’ouvrir la lumière du plafonnier que je la serrais contre moi.  J’enfouis mon visage au creux de sa nuque.  L’odeur de sa chevelure était chaude comme son corps qui brûlait contre le mien.  Enfin je découvrais cette sécurité, cette certitude d’exister qui m’avaient toujours fait défaut.

Légèrement elle me repoussa pour écarter les pans de mon veston.

– T’es un vrai caïd, dit-elle en regardant la crosse du .38.

Elle retira l’arme de mon pantalon.  Je croyais qu’elle amorçait un jeu qui n’ajouterait qu’à l’extase, mais, après avoir fait quelques pas à reculons, elle braqua l’arme sur moi, son visage parfaitement inexpressif.

– Je vais te tuer, dit-elle froidement.

– Ça va, j’ai peur, dis-je d’un air faussement détendu, mais au fond je savais bien que tout avait basculé, et je le sentais d’autant mieux que ma vie n’avait été qu’une sale garce qui me trompait sans arrêt.

– Tu es un lâche et tu vas mourir.

– Dis-moi que c’est une blague…

– Je suis tout à fait sérieuse.

– Mais pourquoi?

– Je suis ton âme.  Je suis l’âme que tu as expirée dans la nuit de ton éternelle faiblesse, et je vais te tuer

– Mais tu es si belle.  Tellement belle !

– J’ai la beauté de la mort.

– Mais…  Mais je t’aime, Myra.

Un moment elle m’examina, toujours aussi froide, puis elle appuya sur la détente.  Le projectile m’atteignit en plein ventre.  Je m’écroulai.  L’atroce douleur provoquait d’étranges, d’ineptes convulsions.  Par un effort désespéré, je parvins à lever une main tremblante vers cette femme mystérieuse.

« Adieu », dit Myra, puis elle me jeta un regard amusé, hautain, et m’abandonna.

Au bout de mon sang, après des heures d’agonie (une éternité !), j’ai fini par mourir.  J’ai sombré dans la Nuit essentielle dont mon existence dérisoire n’avait été qu’une ombre.

3-4 juin 2004

Notice biographique

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

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