Rétrospective* : Une nouvelle de Dominique Blondeau…

(Avec l’assurance et le métier qui la caractérisent, l’écrivaine et critique littéraire Dominique Blondeau nous offre cette nouvelle où printemps et désespoir jeune se conjuguent dans une musique claire-obscure…  Verbe feutré des malheurs qui jouxtent nos quotidiens.)

Dix-sept ans

Dominique Blondeau

Elle est assise sur un banc du parc, les épaules courbées en avant, ses mains couvrant son visage, elle pleure. Elle est si triste qu’elle ne voit pas la couleur du ciel, ni celle des arbres. Elle n’entend pas les enfants qui crient de joie, tournent sur eux-mêmes, autour d’eux-mêmes, tels des derviches. On pourrait dire aussi les oiseaux. Les enfants, les oiseaux, au printemps, se ressemblent. Sa peau, sous la masse des cheveux, fait des taches dorées, invente des ombres, à son âge, lumineuses. Le tableau à partir d’elle s’inspire d’un frais matin, d’un arbre en fleur, d’une rivière qui gazouille. On se demande pourquoi la jeune fille pleure, elle qui devrait être myosotis, pivoine, forsythia. Ainsi le passage du printemps avec ses tendresses irrésolues, ses ébauches évanescentes, ses hésitations balbutiantes. À l’âge de la jeune fille, les yeux ne fixent rien, ils effleurent, rejettent et renient. Les mouvements, les paroles, du vert limpide au vert turquoise, cassent ce qui ne convient pas à l’immédiat. Si on regarde la jeune fille pleurer, des images violentes surgissent qui n’ont rien à voir avec elle. Le vent dans la masse de ses cheveux, le kiosque à musique un peu plus loin, et qui ne sert à rien, sont des idées romantiques teintées de gris perlé, de rose trop pâle. C’est une image de jadis qui fait sourire, elle aide à ce que le temps glisse sans trop nous blesser. Il y a aussi des figures rondes, des pirouettes endiablées, on imagine des lutins rouges comme des pommes d’api. On pense aux enfants, aux oiseaux, à tout ce qui tourne en rond, donne le vertige quand on a dix-sept ans. On pense aussi à des éclats de mercure insaisissables. Le vert rutilant envahit la tête, des odeurs de champs aux trèfles mauves montent aux narines. On imaginerait n’importe quoi pour que la jeune fille ne pleure plus. On inventerait un violon tsigane qu’on placerait entre ses bras, on la vêtirait d’une longue jupe, ample et soyeuse, un tissu gitan où le rouge, le jaune se confondraient au pastel de son regard, si elle ôtait les mains. Autour de ses poignets tintinnabuleraient des bracelets, des cercles trop lourds à ses os fragiles, on évoque les branches de noisetiers, souples et mordorées, des bouquets de joncs translucides au bord d’un étang. On n’y croit pas vraiment, les paysages inertes ne sont pas faits pour les yeux éperdus de curiosité, de bousculades avides, chaque fois qu’ils voient plus loin. Sur les épaules de la jeune fille, flotterait la masse de ses cheveux, noirs, on invente, cela est sans importance, c’est l’image mouvante des cheveux s’ouvrant, se refermant, qui est belle. On voudrait dire à la jeune fille que de longs cheveux noirs étalés sur un châle aux dessins tarabiscotés, aux teintes impossibles à dénombrer se superposent à l’image troublante d’un éventail andalou. Des anémones parme, des œillets pourpres, des roses noires gonflées de pétales doux comme le satin, dissimulent la bouche incarnate derrière l’éventail. Le regard foncé, fendu jusqu’aux tempes, est si intense qu’on entend les hourras de la foule, les pas des chevaux, on sent le goût âcre du sang, noir lui aussi. La lame d’un poignard déchire les yeux en deux, tout s’efface. La jeune fille assise sur le banc n’a pas le cœur à l’heure andalouse, sa vie est si courte que les teintes grenat de la passion ne lui ont pas encore percé les paumes, percé le flanc. Il y a tant de jeunes filles qui s’appellent Marie, ce n’est pas possible, se dit-on, qu’elle reste là jusqu’à la nuit, des hommes sillonnent les parcs, ils visent des proies crédules, un homme s’approchera d’elle, qui prétendra vouloir l’aider, elle a si mal qu’elle se laissera conduire n’importe où. Au printemps, les jours ne sont pas si longs, d’ailleurs, les enfants, les oiseaux crient moins fort, le kiosque à musique rassemble ses ombres, les images, les teintes se décomposent, il ne reste rien du tableau inventé : rutilances fleuries, débordements andalous. La jeune fille a suscité des scènes du passé, on ne nomme aucune ville, aucun homme, aucune femme, nos yeux se plissent de bonheur, le sourire sur nos lèvres se pare d’une nostalgie heureuse. Le gris de la vie, les bleus, tous les bleus qui peuplent le cœur, s’imprègnent de magenta, le crépuscule peu à peu se teinte de rouille, devient rond et paisible. On voudrait rentrer chez soi, retrouver les objets familiers et neutres, parfois, on les habille d’un souvenir fade, on les contourne, on les range dans le vert espérance d’un événement qui pourrait arriver, qui sait. On hausse les épaules, on se sent ridicule, c’est fini, l’andalou de la vie, c’est la jeune fille qui, après nous, le vivra. Alors, on profite de la beauté de l’heure, on se cache derrière un arbre, voilà qu’à notre tour, on joue les voyeurs, on imite les hommes qui torturent les femmes dans le noir, tous les noirs, ceux d’une enfance rabougrie, d’un vie rachitique. On essaie de comprendre, on ne voit rien qui rachèterait la vie d’un homme qui s’en prend aux jeunes filles démunies, pillent leurs rêves. On se dit tout ça, le temps de se le dire, on aperçoit une silhouette tremblante qui marche à pas lents vers le banc, la jeune fille n’a pas bougé, ses épaules courbées en avant, ses mains couvrant son visage sont les gestes de la révolte que, seule, elle ne peut supporter. La silhouette aux traits ratatinés, aux cheveux blancs noués sur la nuque, se penche, on tend l’oreille, elle murmure : «Marie… Marie… je savais que tu serais là… dis-moi ce qu’il t’a dit…» La jeune fille secoue la tête dans tous les sens, détache ses mains de son visage barbouillé de larmes, ses yeux sont incroyablement rouges et laiteux, on en reste saisi d’effroi, elle crie en hoquetant : «Il a dit, c’est fini… fini… je suis aveugle…»

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.

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9 Responses to Rétrospective* : Une nouvelle de Dominique Blondeau…

  1. dany tremblay dit :

    Ciel! Je suis estomaquée.
    Votre écriture coule. Un ruisseau. Une source.
    Et la finale nous coupe le souffle.
    Je suis un peu jalouse. Un tout petit peu.

    Dany

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  2. J’aime ce mode d’action: s’asseoir sur un banc, de biais avec la jeune fille voilée , puis se mettre à sa place et développer ainsi la compassion envers elle de façon anonyme

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  3. pierre patenaude dit :

    Bonjour,
    Votre texte a coloré le temps de la lecture. Après j’ai eu peur.
    Ici, il n’y a que le blanc de la forêt boréale et le gris des aulnes, loin dans les champs. Quel dénouement votre texte ! Vous maîtrisez les mots comme les nuances, les teintes…
    Pierre P

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  4. Jean-Marc Ouellet dit :

    Quelle beauté ! Quelle merveille ! Qui coule comme un matin de printemps, avec ses douceurs, et ses malheurs latents, dans le mystère d’une vie, d’une larme.

    Moi aussi je suis quelque peu jaloux.

    Merci, madame Blondeau.

    Jean-Marc O.

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  5. Dominique B. dit :

    merci Alain d’avoir publié ma nouvelle qui m’occasionne des rougissements !

    Merci à vos fidèles lecteurs et lectrices amoureux-ses des mots en général, des miens en particulier.

    Dany, pas de petite crise de jalousie en ce début de semaine! C’est trop fatigant! LOL!

    Qu’Allah comble à tous votre générosité…

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  6. Dominique B. dit :

    Alain, la vanité m’a aveuglée!

    Je voulais vous féliciter et vous remercier pour les images qui conviennent si parfaitement à ma nouvelle…

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  7. chantal Sauvageau dit :

    Description à couper le souffle. Joli tableau! Et la fin… triste quand on pense à toutes les couleurs qui ont déflié sous nos yeux…

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