Une nouvelle d’Annie Perreault…

Les ancêtres de Ranfoll

 Maïté jouait de la guitare assise sur un immense rocher plat, au sommet de la falaise, le regard vers la mer qui se fondait dans le soleil couchant.

Annie Perreault

Quand l’ennui l’accablait, elle sortait sa vieille douze cordes, sa Gambie, comme elle l’appelait, de sous son lit et venait se réfugier à cet endroit, loin de tout, de la ville, de sa vie trépidante, de son travail… À sa droite, elle pouvait distinguer le phare rouge à côté de la maison de Jee, son ami de toujours, le gardien de lumière. Cette lumière qu’il projetait tous les soirs sur l’océan, une lueur joyeuse qui parlait, qui riait et qui dansait avec les vagues, qui disait bonjour et au revoir aux bateaux qui passaient. Cette lumière qu’elle aimait tant contempler avec Jasmin.

Jasmin…

Que t’est-il arrivé ?

À sa gauche s’étirait une longue plage de sable fin et doré, ornée de grosses pierres blanches, les ancêtres de Ranfoll, disaient les villageois. Ces fabuleux cailloux étaient alignés à égale distance. 121 mètres exactement les séparaient. Comme si une intelligence supérieure, issue d’un autre temps, d’une autre Terre, celle d’avant, et munie d’une main géante, les avait placés là, dans une intention précise, en guise de signe ou de message que les yeux du ciel pouvaient lire les soirs de pleine lune. Les gens en racontaient des trucs sur ces superbes roches qui attiraient les touristes du monde entier. Jasmin et Maïté avaient souvent ri de ces légendes quelque peu farfelues. Pour eux, les pierres étaient un lieu idéal pour faire l’amour, surtout durant les soirées d’août où le firmament étincelait d’étoiles et que la lune, ronde et pleine, inondait les ancêtres de Ranfoll, qui se mettaient alors à briller. De la poussière d’or et d’argent séduisait irrémédiablement les amoureux.

Il n’était pas le seul couple à y faire l’amour… Mais eux avaient choisi la pierre la plus éloignée, la dernière, celle située complètement à gauche. Celle que Maïté percevait comme un petit point noir depuis la falaise.

Jasmin…

Où es-tu ?

Jasmin avait disparu, n’avait plus donné signe de vie, depuis deux ans, déjà. Mais Maïté le savait toujours vivant. Même si tous avaient perdu espoir, avaient tourné la page et commencé une nouvelle vie sans Jasmin, elle, elle le ressentait au plus profond de son être, il respirait encore, quelque part, ailleurs. Elle ignorait pourquoi elle avait cette certitude en dépit de toutes les vaines recherches.

Ils se retrouveraient…

Cette composition qu’elle interprétait sur sa guitare, elle l’avait découverte en rêve, un rêve où Jasmin lui présentait un ange. L’ange avait soufflé sur son visage et Maïté avait entendu les notes, l’une à la suite de l’autre, la série d’accords, harmonieux et lyriques, et les paroles, que lui, Jasmin, lui avaient chantées avec une voix si douce et juste qu’elle n’en croyait pas ses oreilles, lui, qui ne savait pas chanter ! Lui…

Ce rêve, elle l’avait fait un an, jour pour jour, après sa disparition. Et depuis, quand l’ennui la rongeait, elle se rendait sur la falaise surplombant la plage et les ancêtres de Ranfoll, et elle jouait. Cette chanson. Elle chantait. Ces paroles. Pour le faire revenir, pour le sentir encore plus près d’elle, pour l’aimer, encore et encore. Oui, elle l’aimait et ne cesserait jamais de l’aimer. Il était son amour. L’unique. Et il était vivant, toujours, quelque part, ailleurs.

Ce soir-là, sa mélodie n’attira pas Jasmin, mais Jee, son ami rouquin aux yeux bleus, au sourire enjôleur, homme de mer, de phare, mordant dans la vie à pleines dents.

Hey, Darling, how are you ? I heard your song.

– Salut Jee, joue-moi une chanson, s’il te plaît.

No… no ! I’m not so good.

– C’est faux ! Tu joues admirablement bien. Je t’ai vu, l’autre jour, avec ton banjo, sur ta galerie. Je t’ai écouté. Ta musique est vraiment belle…

Maïté lui fit un clin d’œil complice et il s’assit à côté d’elle. Jee lui prit la guitare des mains et commença à jouer sa chanson, celle qu’elle interprétait avant qu’il arrive. Sa voix, douce et juste, comme la voix entendue dans son rêve, chanta les paroles, ses paroles. Maïté l’observa, bouche bée. Son cœur trembla, se fendit, se déchira. Elle éclata en sanglots.

Jee arrêta.

– Maïté…

Il la serra contre lui et la berça, comme s’il consolait une enfant.

– I love you.

Il l’aimait, ça, elle le savait déjà depuis longtemps, mais elle n’avait jamais voulu se l’admettre, car Jee était son fidèle ami, son confident, son

Penny Parker

phare, celui qui avait toujours été là pour elle, sa lumière, pour l’éclairer, la soutenir dans les pires moments de sa vie, celui qui était là, tout simplement. Pourquoi tout gâcher en lui dévoilant son amour ? C’était la première fois.

Et sa voix. Elle ressemblait étrangement à celle de son rêve. Serait-ce que… Non…

Elle s’essuya les yeux puis observa son ami. Il souriait bêtement. Puis Jee lui effleura le visage du bout de son doigt qu’il descendit vers son cou, son sein… Il afficha un air si grave que Maïté frémit.

I love you, darling…

Une émotion empourpra les joues de Jee. Il retira aussitôt sa main, reprit la guitare et continua sa chanson. Sa voix résonna, vibrante,  intense, et parfois rauque, brisant l’une à la suite de l’autre les chaînes qui enserraient le cœur de Maïté depuis si longtemps. Les yeux clos, elle se laissa bercer par ce timbre velouté. Un bien-être l’envahit, une paix qu’elle n’avait pas ressentie depuis des années, un moment d’espoir, comme si elle entrait dans un jour neuf, qui sent bon le matin, l’herbe et la rosée, un jour rempli de promesses, de nouvelles joies et de chocolats chauds qu’on déguste face à la mer sur une galerie en bois… la galerie de Jee.

Elle releva ses paupières, il la contemplait tout en chantant. Elle esquissa un sourire. Il s’arrêta et retint sa respiration. Un silence les enveloppa. Trouble. Serait-elle capable de l’aimer d’amour ? Puis le bruit des vagues au loin en bas se ficha entre eux. Jee déposa sa guitare, se mit debout et lui fit signe de le suivre. Ils descendirent la falaise par le sentier et se rendirent sur la plage. Ils longèrent les ancêtres de Ranfoll et se dirigèrent vers le dernier rocher, celui situé complètement à gauche. Celui que Maïté observait avec perplexité, son cœur s’emballant de plus en plus. Le corps de Jee, tout près, la frôlant, son odeur, saline comme la mer, tout de lui l’attira soudain. Oui, elle devinait ses intentions, oui elle se laisserait faire, oui elle avait envie de s’abandonner, oui, oui…

Mais pourquoi ?

Jasmin…

Ils escaladèrent l’ancêtre et s’assirent face à la mer, alors que le soleil s’éclipsait derrière la ligne d’horizon, laissant une frange orangée inviter la lune. L’astre fit son apparition et monta doucement dans le ciel rejoindre ses sœurs.

Ils gardèrent le silence pendant un long moment, hypnotisés par l’océan, par la pierre, par les rayons lunaires qui faisaient briller la surface du rocher. L’ancêtre de Ranfoll se réchauffa puis Maïté sentit sa chaleur et aussi celle de Jasmin contre sa cuisse, son bras, son épaule. Plus que jamais, elle avait envie de lui. Elle s’en voulait de ressentir cette passion qui la consumait. Elle maudissait Jasmin d’avoir disparu. S’il avait été là, s’il était là, elle ne serait pas là, sur leur rocher, à désirer le corps d’un autre, ce corps dont l’odeur l’enivrait, avec ces bras ne demandant qu’à l’envelopper, la serrer, la protéger. Elle se tourna vers lui.

– Jee…

Il la caressa du bleu affectueux de ses iris.

I know.

Il prit sa main et embrassa ses doigts.

He has gone, darling, murmura-t-il. We are alone, just you and me, here, with the sea and the moon and your song in me, in you…

Sa voix… Jee ne lui avait jamais parlé comme ça, comme s’il était une nouvelle personne. Des yeux tendres l’aimaient, la désiraient.

Jasmin…

Elle était envoûtée par ses lèvres légèrement bombées, son sourire enjôleur, sa force, sa bienveillance. Son ami. Son futur amant.

Jasmin…

Où es-tu ? Je vais à jamais te perdre. Là, maintenant, dans les bras de notre ami, Jee. Est-ce ce que tu veux ? Que je t’oublie ?

– I love you.

Jee posa ses lèvres sur les siennes puis recula pour mieux l’admirer. De ses doigts assoiffés, il frôla sa nuque, son cou, sa bouche… Maïté succomba à ses sens. Elle se jeta sur lui, lui arracha sa chemise, l’embrassa, se déshabilla à grande vitesse et, nue, s’étendit sur son corps, prête à se donner toute entière à lui, prête à tourner la page, à refaire sa vie sans Jasmin.

Cette nuit-là, ils firent l’amour, plusieurs fois, jusqu’à épuisement.

Au petit matin, une brise se leva, effleurant les deux corps ensommeillés, entrelacés sur la pierre qui scintillait. Tous les ancêtres de Ranfoll s’embrasaient sous la poussière d’or et d’argent. L’un d’eux, silencieusement, se fendit. Et un homme en sortit. Nu. Il se dirigea vers la dernière pierre, l’escalada puis contempla Maïté avec tendresse. Il se pencha et lui caressa les cheveux.

– Sois heureuse, ma chérie. Jee est bon, il saura te combler.

Maïté entrouvrit les yeux, un ange soufflait des mots sur son visage. Elle sourit et se rendormit.

L’individu retourna dans le rocher fendu qui se referma, ne laissant aucune trace de fission, comme si rien ne s’était passé.

Au loin, le soleil pointait ses rayons sur un jour neuf, qui sent bon le matin, l’herbe et la rosée, un jour rempli de promesses, de nouvelles joies, de chocolats chauds…

Notice biographique

Annie Perreault est née le 24 mai 1968 à Châteauguay. Elle a vécu son enfance et son adolescence dans la campagne enchanteresse de Tingwick, petit village des Cantons de l’Est. Mère de deux adolescents, enseignante en mathématiques de formation (métier qu’elle a exercé pendant une dizaine d’années), amoureuse du même homme depuis 24 ans, Annie est avant tout une écrivaine dans l’âme. Elle écrit pour être une meilleure mère et une meilleure conjointe. Son premier roman, Adeline, porteuse de l’améthyste, a paru aux éditions Pierre Tisseyre, dans la collection Conquête, en 2008.

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